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L'ère des grammairiens

Genèse du système des « trois e » dans la théorie grammaticale

Les rhétoriciens du XVe siècle appartiennent à la « préhistoire » de la grammaire française. Ils reconnaissent néanmoins explicitement le statut particulier de l'e féminin. Jean Molinet, dans son Art de rhétorique, écrit :

Et ja soit ce que toute diction latine ait parfait son, touteffois en langaige rommant, qui l'ensieut ce qu'il puet, sont trouvéez aucunes dictions ou sillabes imparfaittes, c'est a dire qui n'ont point parfaitte resonnance. Les masculines ou parfaittes dictions sont comme donner, aimer, chanter, aler; et les femenines ou imparfaites sont comme donnent, aiment, chantent, aillent. Et est assavoir que toute diction imparfaitte et de singulier nombre fine par e imparfaitement et faintement sonnant, comme vierge, mere, dame, royne, et les plureles se finent en t ou en s, comme rient, vivent, pucelles, gentes. 81

Cette distinction théorique entre e « parfait » et e « imparfait » donne à ces auteurs l'occasion d'aborder le problème de l'élision et celui du compte des syllabes, et notamment le fait que les vers féminins en ont apparemment une de plus que les vers masculins correspondants. Il n'existe en revanche pas, à cette époque, de distinction théorique entre e ouvert et e fermé. Cela ne signifie pas qu'une telle distinction n'existe pas en pratique : les poètes de l'époque, on l'a vu, respectent fort bien l'opposition [e]-[è]. Mais elle n'est pas théorisée, car e ouvert et e fermé se comportent de la même manière dans un vers : ils ne s'élident pas et comptent toujours pour une syllabe.

En 1521, Pierre Fabri82 ne fait encore la distinction qu'entre un e qui se « profere pleinement » et un autre, l'e féminin, qui se prononce « remissivement ». Ce n'est qu'en 1529 que Tory83 jette les bases d'un système à « trois e », qui annonce celui que nous utilisons encore aujourd'hui : « E a trois divers sons en pronunciation & Rithme Francoise », écrit-il. Des trois « manieres » de prononcer l'e qu'il détaille, la première, « quant on le pronunce en son droict son parfaict principal et premier », peut être identifiée sans hésitation à notre e fermé. Les exemples donnés, beaulte et loyaulte (beauté et loyauté), parlent d'eux-mêmes. La troisième « maniere, quant en pronunceant le voyeu dessudict, il ne sonne pas bien le voyeu ains flue & pert aussi comme son son », évoque l'e féminin, ce que confirment les exemples Nature, Creature, Villennie et Felonnie. La deuxième « maniere, quant en le pronunceant on leslonge sus coste du droict son dessusdict », est plus problématique. Les exemples donnés, Matinee et Robine, sont assez obscurs. Il semble que le troisième e de Tory soit en tout cas long, comme l'é de matinée. Est-il aussi ouvert, comme celui de Robinet ? Il n'est pas possible de le savoir. Tory donne aussi l'exemple des mots estelle (étoilé) et esmere (< *exmeratum, signifiant pur) comme contenant chacun les trois différents e. Leur premier e, quoiqu'en principe plutôt fermé, peut à la rigueur être considéré comme ouvert. Leur second e est vraisemblablement féminin et leur troisième à coup sûr fermé.

En 1531, Dubois84 distingue aussi trois e : un e plein, « sonum habens plenum », marqué d'un accent aigu (é), qui correspond à l'e fermé de charité ou amé, un e faible « sonum habens exilem », marqué d'un accent grave (è), qui correspond à l'e féminin de grace, bone et un e moyen « sonum habens medium », surmonté d'une barre horizontale, qui se rencontre dans aimes (vous aimez). Cet e moyen ne recouvre pas exactement ce que nous entendons aujourd'hui par e ouvert. La barre de l'e moyen est avant tout, chez Dubois, la marque de la deuxième personne du pluriel. A côté de ces trois e explicitement définis, il en reste un certain nombre qui ne portent aucun signe diacritique : ce sont avant tout les e qui sont suivis d'une consonne comme comme l, r, s, t, x, ce qui leur confère, dans l'esprit de Dubois, le son de l'e « medium » sans qu'il juge nécessaire de le signaler explicitement. Ces e « indifférenciés », parmi lesquels on trouve aussi bien les -er finaux des infinitifs que l'e accentué de pere et mere ainsi que la totalité des e entravés, sont pour nous tantôt ouverts, tantôt fermés.

Meigret est le créateur d'un système très personnel, qu'il expose de manière précise en 154285. Pour lui, la distinction fondamentale ne s'opère plus entre e féminin et e sonore, mais entre « e ouuert », dont il précise que la prononciation se situe entre a et e, d'une part, et « e clos » ou « commun » d'autre part. Dans le système orthographique qu'il crée, il garde la lettre e pour figurer l'« e clos » et forge une sorte d'« e cédille » – je le transcris par e – qu'il utilise pour son « e ouuert ». Chacun de ces deux e se subdivise encore en une forme longue ou « masculine », qu'il note, quoique de manière inconstante, par l'accent aigu, et une forme brève ou « femenine » qui n'a pas de signe distinctif. On peut le résumer ainsi :

Aussi étrange que cela puisse paraître, Meigret considère que tous ses e clos ont exactement le même timbre. Il écrit notamment que, dans la phrase « ung homme à (sic) effondré un huys fermé d'une buche ferme, ces deux ferme ne sont en rien differens en substance de voix : mais tant seulement en la quantité de la derniere syllabe du premier fermé, qui est longue, à cause de l'e que vous appelez masculin, & que proprement ie vouldroys appeller e, long : Attendu que la quantité longue, ou brievfe sont es voix, & qu'improprement nous leur attribuons sexe86. » Comme si cela ne suffisait pas, il stipule ailleurs que « nos joueurs de passíon [...] pour le comble du viçe, font une brieve longe : come Sire Pilaté, pour Pilate87. » Il semble aussi admetre que l'e d'infinitifs comme ditter ou toner ne se distingue de ceux des passés simples dítes et fítes ni par le timbre ni par la quantité88. Il est probable qu'il force un peu la réalité89, par goût pour la symétrie et parce qu'un système où chaque voyelle, comme en latin, existe en une version brève et une version longue, est théoriquement séduisant. Il n'en demeure pas moins évident que, pour lui, l'e féminin ne saurait être labialisé : s'il l'était, il ne pourrait pas constituer une sous-classe de l'e « clos ».

Peletier, le principal contradicteur de Meigret, ne manque pas de le critiquer sur son usage des e. Le système qu'il propose, et qu'il applique avec une grande consistance dans son écriture, est sans doute le premier système à « trois e » dont on puisse dire qu'il recouvre assez exactement le nôtre :

Pre/miere/mant, je/ vous dì que/ nous avons an Françoes troes sorte/s d'e, comme/ desja à etè observè par autre/s : E tous troes se/ connoesse/nt an ce/ mot Ferme/te.90

Les trois e de Peletier sont donc :

Il vaut la peine encore d'examiner en détail le système de Ramus, qui emploie la même fonte que Baïf. Alors qu'en 1562, il s'en tient au système à « deux e » des rhétoriciens, gardant le caractère e pour tous les e sonores et réservant l'« e cédille » de Meigret et Peletier pour l'e féminin, il perfectionne son système en 157291. Il distingue :

En 1584, Bèze confirme l'existence des trois e, « clausus », « aperrus » (sic) et « fœmineus ». Lorsqu'il critique ailleurs le fait que les Parisiens prononcent fesant pour faisant, il considère que c'est par la quantité, plutôt que par le timbre, que la prononciation correcte, -ai- donc [è], s'oppose à la prononciation vicieuse (vraisemblablement [ë]). On retrouve donc l'idée, déjà exprimée par Meigret, que l'e féminin, avant de se distinguer par son timbre, se distingue par sa briéveté. De telles descriptions donnent à penser que c'est encore l'e central du français médiéval et non l'e féminin labialisé que décrivent ces grammairiens92.

Son oreille juge de plus intolérables des rimes qu'il attribue à l'influence de poètes « aquitains », et qui apparient des infinitifs en -er ([e]) avec des mots comme Jupiter, hiver ou air, rimes qui, comme on l'a vu, seront plus tard appelées « normandes ». Il confirme en tout cas que ces rimes étaient, déjà de son temps et probablement dès leur origine, considérées comme licencieuses93.

Les bases historiques du système des « trois e » étant ainsi posées, il serait oiseux de détailler l'un après l'autre l'avis des très nombreux grammairiens du XVIIe siècle qui se sont exprimés sur la question94. Ils continuent à proposer des systèmes qui recoupent grosso modo celui des « trois e », ajoutant çà et là des sous-classes régies par la quantité. Deux faits nouveaux méritent toutefois d'être signalés :

L'opposition [e]-[è] en syllabe accentuée

En syllabe accentuée, il existe un certain nombre de situations où le timbre de l'e fait la quasi-unanimité99 des grammairiens :

Certaines terminaisons très fréquentes alimentent en revanche le débat des grammairiens :

Les e en syllabe inaccentuée

En syllabe inaccentuée, la situation est beaucoup moins claire : d'une part, les grammairiens doivent compter avec l'opposition e sonore-e féminin, qui éclipse la distinction, plus fine, entre e ouvert et e fermé. D'autre part, une fois acquis qu'un e est sonore, sa qualité ouverte ou fermée est moins nettement perceptible et beaucoup plus variable qu'en syllabe accentuée : ainsi, certains grammairiens, comme Ramus au XVIe siècle ou Dangeau au XVIIe, notent systématiquement comme ouverts tous les e sonores inaccentués. D'autres, comme Peletier, donnent la préférence à l'e fermé. Un troisième groupe s'efforce d'établir des distinctions subtiles, pas toujours de manière très convaincante.

Thurot a essayé, d'après les grammairiens, de dégager les principales situations dans lesquelles, à partir de la Renaissance, un e inaccentué est sonore114. On peut les résumer ainsi :

L'e féminin prévaut dans toutes les autres situations, c'est-à-dire avant tout dans les mots non savants, en syllabe ouverte et en dehors de l'initiale. Les grammairiens hésitent cependant pour un certain nombre de mots qui sont détaillés par Thurot115, comme, par exemple, crecelle, cretin, tresor, dangereux, peter, prevost, frelon, desir, gemir etc... Il existe même des mots savants qui, tombés dans l'usage courant à la Renaissance, ont pris l'e féminin par analogie avec des mots vulgaires : semestre, squelette, Genèse, tenace (alors que l'e s'est conservé sonore dans certains dérivés restés savants, comme parthénogénèse, ténacité). D'une manière générale, on peut admettre que, en ce qui concerne l'opposition e féminin - e sonore, l'usage n'a guère varié depuis la fin du XVIIe siècle et, par conséquent, que l'usage actuel reflète assez fidèlement celui de 1700. Auparavant, le caractère contradictoire des témoignages des grammairiens peut sembler déroutant. Il faut toutefois garder à l'esprit le fait que, par e féminin, les grammairiens des XVIe et XVIIe siècles entendent encore souvent un e non labialisé, et que l'opposition e sonore-e féminin est par conséquent beaucoup moins nette pour eux que pour nous. Dans les cas où il y a hésitation, on se souviendra que, souvent, e fermé sonne plus « humaniste », alors qu'e féminin est plus « scolastique ».

L' e dans les proclitiques

En plus d'être inaccentués, ces petits mots ont la particularité d'être extrêmement fréquents. Parmi ceux qui comprennent un e dont le timbre peut prêter à confusion, il faut citer :


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