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Les rhétoriciens du XVe siècle appartiennent à la « préhistoire » de la grammaire française. Ils reconnaissent néanmoins explicitement le statut particulier de l'e féminin. Jean Molinet, dans son Art de rhétorique, écrit :
Et ja soit ce que toute diction latine ait parfait son, touteffois en langaige rommant, qui l'ensieut ce qu'il puet, sont trouvéez aucunes dictions ou sillabes imparfaittes, c'est a dire qui n'ont point parfaitte resonnance. Les masculines ou parfaittes dictions sont comme donner, aimer, chanter, aler; et les femenines ou imparfaites sont comme donnent, aiment, chantent, aillent. Et est assavoir que toute diction imparfaitte et de singulier nombre fine par e imparfaitement et faintement sonnant, comme vierge, mere, dame, royne, et les plureles se finent en t ou en s, comme rient, vivent, pucelles, gentes. 81
Cette distinction théorique entre e « parfait » et e « imparfait » donne à ces auteurs l'occasion d'aborder le problème de l'élision et celui du compte des syllabes, et notamment le fait que les vers féminins en ont apparemment une de plus que les vers masculins correspondants. Il n'existe en revanche pas, à cette époque, de distinction théorique entre e ouvert et e fermé. Cela ne signifie pas qu'une telle distinction n'existe pas en pratique : les poètes de l'époque, on l'a vu, respectent fort bien l'opposition [e]-[è]. Mais elle n'est pas théorisée, car e ouvert et e fermé se comportent de la même manière dans un vers : ils ne s'élident pas et comptent toujours pour une syllabe.
En 1521, Pierre Fabri82 ne fait encore la distinction qu'entre un e qui se « profere pleinement » et un autre, l'e féminin, qui se prononce « remissivement ». Ce n'est qu'en 1529 que Tory83 jette les bases d'un système à « trois e », qui annonce celui que nous utilisons encore aujourd'hui : « E a trois divers sons en pronunciation & Rithme Francoise », écrit-il. Des trois « manieres » de prononcer l'e qu'il détaille, la première, « quant on le pronunce en son droict son parfaict principal et premier », peut être identifiée sans hésitation à notre e fermé. Les exemples donnés, beaulte et loyaulte (beauté et loyauté), parlent d'eux-mêmes. La troisième « maniere, quant en pronunceant le voyeu dessudict, il ne sonne pas bien le voyeu ains flue & pert aussi comme son son », évoque l'e féminin, ce que confirment les exemples Nature, Creature, Villennie et Felonnie. La deuxième « maniere, quant en le pronunceant on leslonge sus coste du droict son dessusdict », est plus problématique. Les exemples donnés, Matinee et Robine, sont assez obscurs. Il semble que le troisième e de Tory soit en tout cas long, comme l'é de matinée. Est-il aussi ouvert, comme celui de Robinet ? Il n'est pas possible de le savoir. Tory donne aussi l'exemple des mots estelle (étoilé) et esmere (< *exmeratum, signifiant pur) comme contenant chacun les trois différents e. Leur premier e, quoiqu'en principe plutôt fermé, peut à la rigueur être considéré comme ouvert. Leur second e est vraisemblablement féminin et leur troisième à coup sûr fermé.
En 1531, Dubois84 distingue aussi trois e : un e plein, « sonum habens plenum », marqué d'un accent aigu (é), qui correspond à l'e fermé de charité ou amé, un e faible « sonum habens exilem », marqué d'un accent grave (è), qui correspond à l'e féminin de grace, bone et un e moyen « sonum habens medium », surmonté d'une barre horizontale, qui se rencontre dans aimes (vous aimez). Cet e moyen ne recouvre pas exactement ce que nous entendons aujourd'hui par e ouvert. La barre de l'e moyen est avant tout, chez Dubois, la marque de la deuxième personne du pluriel. A côté de ces trois e explicitement définis, il en reste un certain nombre qui ne portent aucun signe diacritique : ce sont avant tout les e qui sont suivis d'une consonne comme comme l, r, s, t, x, ce qui leur confère, dans l'esprit de Dubois, le son de l'e « medium » sans qu'il juge nécessaire de le signaler explicitement. Ces e « indifférenciés », parmi lesquels on trouve aussi bien les -er finaux des infinitifs que l'e accentué de pere et mere ainsi que la totalité des e entravés, sont pour nous tantôt ouverts, tantôt fermés.
Meigret est le créateur d'un système très personnel, qu'il expose de manière précise en 154285. Pour lui, la distinction fondamentale ne s'opère plus entre e féminin et e sonore, mais entre « e ouuert », dont il précise que la prononciation se situe entre a et e, d'une part, et « e clos » ou « commun » d'autre part. Dans le système orthographique qu'il crée, il garde la lettre e pour figurer l'« e clos » et forge une sorte d'« e cédille » – je le transcris par e – qu'il utilise pour son « e ouuert ». Chacun de ces deux e se subdivise encore en une forme longue ou « masculine », qu'il note, quoique de manière inconstante, par l'accent aigu, et une forme brève ou « femenine » qui n'a pas de signe distinctif. On peut le résumer ainsi :
Aussi étrange que cela puisse paraître, Meigret considère que tous ses e clos ont exactement le même timbre. Il écrit notamment que, dans la phrase « ung homme à (sic) effondré un huys fermé d'une buche ferme, ces deux ferme ne sont en rien differens en substance de voix : mais tant seulement en la quantité de la derniere syllabe du premier fermé, qui est longue, à cause de l'e que vous appelez masculin, & que proprement ie vouldroys appeller e, long : Attendu que la quantité longue, ou brievfe sont es voix, & qu'improprement nous leur attribuons sexe86. » Comme si cela ne suffisait pas, il stipule ailleurs que « nos joueurs de passíon [...] pour le comble du viçe, font une brieve longe : come Sire Pilaté, pour Pilate87. » Il semble aussi admetre que l'e d'infinitifs comme ditter ou toner ne se distingue de ceux des passés simples dítes et fítes ni par le timbre ni par la quantité88. Il est probable qu'il force un peu la réalité89, par goût pour la symétrie et parce qu'un système où chaque voyelle, comme en latin, existe en une version brève et une version longue, est théoriquement séduisant. Il n'en demeure pas moins évident que, pour lui, l'e féminin ne saurait être labialisé : s'il l'était, il ne pourrait pas constituer une sous-classe de l'e « clos ».
Peletier, le principal contradicteur de Meigret, ne manque pas de le critiquer sur son usage des e. Le système qu'il propose, et qu'il applique avec une grande consistance dans son écriture, est sans doute le premier système à « trois e » dont on puisse dire qu'il recouvre assez exactement le nôtre :
Pre/miere/mant, je/ vous dì que/ nous avons an Françoes troes sorte/s d'e, comme/ desja à etè observè par autre/s : E tous troes se/ connoesse/nt an ce/ mot Ferme/te.90
Les trois e de Peletier sont donc :
Il vaut la peine encore d'examiner en détail le système de Ramus, qui emploie la même fonte que Baïf. Alors qu'en 1562, il s'en tient au système à « deux e » des rhétoriciens, gardant le caractère e pour tous les e sonores et réservant l'« e cédille » de Meigret et Peletier pour l'e féminin, il perfectionne son système en 157291. Il distingue :
En 1584, Bèze confirme l'existence des trois e, « clausus », « aperrus » (sic) et « fœmineus ». Lorsqu'il critique ailleurs le fait que les Parisiens prononcent fesant pour faisant, il considère que c'est par la quantité, plutôt que par le timbre, que la prononciation correcte, -ai- donc [è], s'oppose à la prononciation vicieuse (vraisemblablement [ë]). On retrouve donc l'idée, déjà exprimée par Meigret, que l'e féminin, avant de se distinguer par son timbre, se distingue par sa briéveté. De telles descriptions donnent à penser que c'est encore l'e central du français médiéval et non l'e féminin labialisé que décrivent ces grammairiens92.
Son oreille juge de plus intolérables des rimes qu'il attribue à l'influence de poètes « aquitains », et qui apparient des infinitifs en -er ([e]) avec des mots comme Jupiter, hiver ou air, rimes qui, comme on l'a vu, seront plus tard appelées « normandes ». Il confirme en tout cas que ces rimes étaient, déjà de son temps et probablement dès leur origine, considérées comme licencieuses93.
Les bases historiques du système des « trois e » étant ainsi posées, il serait oiseux de détailler l'un après l'autre l'avis des très nombreux grammairiens du XVIIe siècle qui se sont exprimés sur la question94. Ils continuent à proposer des systèmes qui recoupent grosso modo celui des « trois e », ajoutant çà et là des sous-classes régies par la quantité. Deux faits nouveaux méritent toutefois d'être signalés :
La seconde erreur est, que cet e feminin, à la fin des monosyllabes, se doit prononcer comme eu ; & qu'ainsi aulieu de dire, de ce que ; il faut dire deu ceu queu. Ie ne sçay qu'elle (sic) fantaisie auoit cet homme [Oudin] dans l'esprit : car on peut & on doit garder à ces mots leur son naturel, sans le deprauer : & ie dirai d'assez bonne grace : Tu ne m'as presté qu'un liart ; & tu te fasches de ce que ie ne te le veux rendre que demain : plutost que de dire selon cette mode sauuage. Tu n'mas presté qu'un liart ; & tu tfachsches deu ceu queu ieu neu teu leu veux rendre queu dmain.97
Au XVIIIe siècle encore, un auteur comme Buffier décrira l'e féminin comme une voyelle essentiellement non labialisée :
Mais pour développer davantage ma pensée, je dis que l'e muet est la plus naturelle, la plus simple & la plus aisée à prononcer de toutes les voyelles : en voici la preuve. Tout le monde convient que l'a est une voyelle commune à tous les peuples, & la plus aisée à prononcer de celles dont ils ont l'usage. En éfet il ne faut que pousser l'air des poumons (ce qui est essentiel à tout son de la voix humaine) puis ouvrir simplement la bouche sans faire aucun autre mouvement particulier, & je dis que l'e muet est encore plus aisé : car en faisant simplement ce qu'on fait pour prononcer l'a & ouvrant la bouche de moitié moins, on forme le son d'un e muet : comme dans ce moment même chacun en peut faire l'expérience.98
En syllabe accentuée, il existe un certain nombre de situations où le timbre de l'e fait la quasi-unanimité99 des grammairiens :
Certaines terminaisons très fréquentes alimentent en revanche le débat des grammairiens :
Or qe l' ouuert ne puiss'etre prononçé pour l'e clós, cete nieze prononçíaçíon qe font aocuns de' Pariziens (come je vous l'ey dit aotrefoes) en la derniere syllabe des secondes persones du plurier du futur de l'indicatif, e en la même du prezent de l'optatif nous en don'vne notable conoessançe, qant il'prononçent doneres, doneries : pour donerez, doneriez.100
L'affirmation de Meigret, selon laquelle les deuxièmes personnes du pluriel du conditionnel pouvaient aussi se prononcer [è] peut surprendre, tant il est vrai que ces formes dérivent de infinitif + (hab)e(b)atis et devraient, d'après cette étymologie, se prononcer en [é]. Le fait que Ramus écrive vous aimeriez avec un e ouvert est beaucoup moins surprenant : chez lui, le digramme ie est presque systématiquement noté avec le signe de l'e ouvert 101. Ramus note par ailleurs vous aimerez avec e fermé.
Peletier, dans son Dialogue, note tous les mots en -ez/-és par e fermé (e), à l'exception des deuxièmes personnes du pluriel du futur, qu'il note par e ouvert (e). Mais, dans ses Œuvres poetiques, il fait rimer les futurs orrez et advertirez avec, respectivement, les participes honorez et expirez102. De plus, on ne trouve chez lui aucune rime du type intérêts : vous verrez, alors qu'elles seraient pourtant conformes à l'ortografe de son Dialogue. Il ne faut pas pour autant l'accuser d'inconséquence : dans son Dialogue, il s'attache à décrire le plus précisément possible, non pas le français de la déclamation, mais celui de la conversation, soignée mais courante, dans lequel certains traits du parisien vulgaire peuvent s'insinuer. Lorsqu'il écrit des vers, il respecte en revanche les conventions de l'art poétique, qui veulent que, depuis le XIIIe siècle au moins, les formes en -ez du futur riment avec les autres mots en -ez/-és, n'en déplaise aux Parisiens. Il est donc permis de penser que, quand Peletier débattait de questions phonétiques avec ses amis, il prononçait vous orrez avec un e ouvert ; quand il donnait lecture de ses premiers poèmes, il s'appliquait probablement à fermer ce même e pour respecter la rime. Dans l'Amour des Amours, qui est postérieur au Dialogue, il résout le problème en évitant scrupuleusement de faire figurer une deuxième personne du pluriel du futur à la rime. La seule forme de ce type du recueil, un voudrèz situé en dehors de la rime, est orthographiée avec un e ouvert103.
Plus tard, il se trouvera encore un certain nombre de grammairiens pour défendre la prononciation parisienne des futurs en -ez, mais en 1696, Tallemant réglera définitivement la question :
La prononciation Parisienne a tousjours parû vicieuse sur la seconde personne du pluriel du futur des verbes ; le commun prononce vous trouverais, au lieu de vous trouveréz, vous verrais, au lieu de vous verrés. Et personne ne contestait qu'il ne faille éviter cette fausse prononciation, mais quelques-uns attachés peut-être à leur naturelle façon de parler soûtenaient que l'E de la derniere syllabe est un peu ouvert, et ne se prononce pas comme un E accentué, c'est-à-dire, qu'ils vouloient qu'il y eust quelque petite difference entre la seconde personne du pluriel de l'indicatif et celle du futur, & qu'on ne prononçast point vous viendrés, comme vous venés d'autant plus que la derniere syllable du futur paroist plus longue que celle de l'indicatif, mais il est certain qu'en escrivant on met à l'un & à l'autre un accent sur l'E vous venés vous viendrés, ou un z pour éviter de mettre l'accent. Ainsi il est malaisé de comprendre comment on peut faire quelque difference dans la prononciation de deux choses si semblables, il y a peut estre neantmoins quelque petite difference plus aisée à sentir qu'à exprimer.104
L'existence de cette tendance sera, plus tard, confirmée par Vaugelas, dont je cite la remarque dans son intégralité, car il s'agit d'un témoignage capital :
Ie ne m'estonne pas qu'en certaines Prouinces de France, particulierement en Normandie on prononce par exemple l'infinitif aller, avec l'e ouvert, qu'on appelle, comme pour rimer richement avec l'air, tout de mesme que si l'on escriuoit allair ; car c'est le vice du païs, qui pour ce qui est de la prononciation manque en vne infinité de choses. Mais ce qui m'estonne, c'est que des personnes nées & nourries à Paris & à la Cour, le prononcent parfaitement bien dans le discours ordinaire, & que neantmoins en lisant, ou en parlant en public, elles le prononcent fort mal, & tout au contraire de ce qu'elles font ordinairement ; car elles ont accoustumé de prononcer ces infinitifs aller, prier, pleurer, & leurs semblables, comme s'ils n'avoient point d'r à la fin, & que l'e, qui precede l'r, fust vn e, masculin, tout de mesme que l'on prononce le participe allé, prié, pleuré, etc., sans aucune difference, qui est la vraye prononciation de ces sortes d'infinitifs. Et cependant, quand la plus-part des Dames, par exemple, lisent vn liure imprimé, où elles trouuent ces r, à l'infinitif, non seulement elles prononcent l'r bien forte, mais encore l'e fort ouvert, qui sont les deux fautes que l'on peut faire en ce sujet, & qui leur sont insupportables en la bouche d'autruy, lors qu'elles les entendent faire à ceux qui parlent ainsi mal. De mesme la plus-part de ceux, qui parlent en public soit dans la chaire, ou dans le barreau, quoy qu'ils ayent accoustumé de la bien prononcer en leur langage ordinaire, font encore sonner cette r, & cet e, comme si les paroles prononcées en public demandoient vne autre prononciation, que celle qu'elles ont en particulier, & dans le commerce du monde. Quand j'ay pris la liberté d'en auertir quelques-vns de mes amis, ils m'ont respondu, qu'ils croyoient que cette prononciation ainsi forte auoit plus d'emphase & qu'elle remplissoit mieux la bouche de l'Orateur, & les oreilles des Auditeurs. Mais depuis ils se sont desabusez, & corrigez, quoy qu'auec vn peu de peine, à cause de la mauuaise habitude qu'ils auoient contractée.105
Il apparaît donc clairement que, dans la première moitié du XVIIe siècle, la prononciation des infinitifs en e ouvert était devenue un tic des discoureurs, contre lequel Vaugelas réagit avec vigueur. Il est probable que, malgré tout, cet usage ait perduré jusqu'au XVIIIe siècle, mais chez les lecteurs ou les diseurs de vers « amateurs ». Hindret, en 1696, atteste en effet que les « professionnels » avaient rétabli l'e fermé :
Il ne faut pas douter que cette remarque n'ait eu tout l'effet que M. de Vaugelas s'ètoit proposé, par les reflexions qu'elle a donné lieu de faire aux sçavans, qui par leur exemple en ont corrigé d'autres ; car il n'y a pas plus de trente ans que c'ètoit une chose rare d'entendre des gens parler en public qui ne péchassent point contre la juste prononciation de ces sortes de syllabes. Ajoutez encore à cette remarque les soins que Moliere a pris de la faire valoir en la fesant observer à ses acteurs et en les desacoutumant peu à peu de la mauvaise habitude qu'ils avoient contractée de jeunesse dans la prononciation de ces syllabes finales. Il a si bien corrigé le defaut de cette maniere de prononcer que nous ne voyons pas un homme de theatre qui ne s'en soit entierement dèfait, et qui ne prononce regulierement les syllabes finales de nos infinitifs terminés en er, ce qui ne se faisoit pas il y a trente ans, particulierement parmi les comediens de province, qui prononçoient tres mal cette syllabe finale & dont ils se sont corrigé, quoi qu'ils manquent encore en bien d'autres manieres de prononcer.106
En 1650, Dobert, plus conciliant, tout en rappelant que les infinitifs
en er ont un e fermé, reconnaît qu'ils « ne sont pas
difisiles à prandre l'e que vous prononsés és môs fer, mer, amer,
an sorte ke sans amertume l'on rimera bien pour amer, eymer, é la rime
n'an sera point amere »107
Peletier note tous les mots en -ere
par e fermé, quelle que soit leur origine, de même
que bon nombre de mots en -aire (seul fere et ses
composés font exception et prennent chez lui l'e ouvert).
Cependant, quand il compose des vers, il évite soigneusement toute
rime -ere : -aire (logiquement, son système orthographique
les lui autoriserait), et ce aussi bien lorsqu'il les fait imprimer en
orthographe usuelle qu'en orthographe
phonétique
Activer l'affichage des caractères API (unicode). Il est donc, en dépit du fait qu'il utilise
presque exclusivement l'e fermé dans ce contexte, plus strict
que ses contemporains, qui se laissent aller, quoique rarement, à
des rimes -ere : -aire encore licencieuses. Cette rigueur de
Peletier est une nouvelle illustration du fait que les conventions de l'art
poétique ne sont pas exactement superposables à celles de
la conversation, même soignée.
Ramus se distingue comme d'habitude par son recours extensif à l'e ouvert : il note néanmoins le plus souvent pere et mere par e fermé. Cela ne l'empêche pas d'écrire occasionnellement pe're, g'e're (guère, dont l'e vient d'un a francique) avec e ouvert109.
Au XVIIe siècle, les mots de la série pere, mere, frere gardent le plus souvent un statut particulier pour les grammairiens, mais ceux-ci hésitent de plus en plus à leur accorder un e complètement fermé. Dangeau, qui est un très fin phonéticien, résume assez bien la situation qui prévalait juste avant 1700 :
c'est pourqoi nous avons en Fransois des e qui ne sont pas absolumant des (e) fermés, ni absolumant des (e) ouverts, come dans les mots de Père, Frère. Quelques gens en ont voulu faire un quatrième e, ils ont peutêtre raison, mais, pour n'être pas si novateur, j'aime mieus les prandre pour des (e) ouverts, parce qu'ils aprochent plus de l'(e) ouvert que de l'(e) fermé.110
En 1741, le Dictionnaire de l'Académie donne une accentuation dépourvue de toute logique aux mots en -ere : frére, compére, mére mais père, caractére, misére mais sincère. Le tout reflète plus les dissensions qui existaient entre les académiciens et l'évolution de leur doctrine au cours de la rédaction du dictionnaire, que la prononciation réelle de ces mots.
Il est fort vraisemblable que l'insistance des grammairiens à
maintenir l'e fermé dans la série pere, mere, frere
et une influence latinisante aient amené, par hypercorrection, une
tendance à la fermeture de l'e des mots comme misere,
caractere, régulièrement prononcés en [è]au Moyen Age. Il est donc raisonnable d'admettre que, dans le « bon
usage », les e de ces deux séries de mots tendent
à converger vers e moyen [È] dès le
XVIe siècle avant de s'ouvrir tout à fait au XVIIIe
siècle.
Que faut-il penser des avis souvent contradictoires touchant ces mots ? Une chose semble certaine : si l'e accentué de certains d'entre eux était fermé au moment où les grammairiens commencent à s'exprimer, ou s'il s'est provisoirement fermé sous leur pression, il s'est peu à peu mais inéluctablement ouvert même dans le « bon usage », à l'image de ce qui s'est passé dans la série la mieux documentée : mere, pere, frere. A partir de quelle date l'e de tous ces mots peut-il être considéré comme complètement ouvert ? Posée ainsi, la question est probablement sans réponse. S'appuyant presque exclusivement sur une sélection de citations des grammairiens déjà sélectionnées par Thurot, Anne Mc Laughlin112 croit pouvoir établir une chronologie de l'ouverture des e accentués devant consonne unique suivie d'e féminin, qui dépendrait de la nature de la consonne en question : l'e se serait d'abord ouvert devant [l], [m] et [n] (fidele, stratageme, arène), devant les occlusives et les fricatives sourdes ensuite (obsèque, espèce), puis devant les occlusives sonores (collègue) et finalement devant [r], [v], [z] et [J] (misère, colère, caractère, thèse, collège), le tout s'échelonnant entre le XVIe et le XIXe siècle.
Cette séquence correspond-elle à une évolution phonétique réelle ou traduit-elle plutôt l'interprétation que fait A. Mc Laughlin de l'interprétation que fait Thurot des écrits des grammairiens, fruits eux aussi d'une interprétation ? On peut se poser cette question, car Thurot lui-même ne se permet pas d'établir une séquence aussi précise et A. Mc Laughlin n'apporte en fait aucun document qui permettrait de préciser la doctrine de Thurot. L'on se souviendra par ailleurs que, pour les mots en -ere, qui sont d'après elle parmi les derniers à ouvrir leur e, l'examen des rimes révèle qu'une tendance à l'ouverure de l'e est déjà perceptible à la fin du Moyen Age probablement et au XVIe siècle certainement, tendance qui ne peut provenir que d'une influence du parisien vulgaire, où le processus d'ouverture devait par conséquent être très avancé lorsque les premiers grammairiens s'expriment.
Quoiqu'il en soit, il serait vain de chercher, comme le fait Y. C. Morin113, une explication à l'ouverture différée de certains e dans la « mécanique » du phonétisme français. En effet, seule la tendance généralisée à l'ouverture des e accentués devant consonne prononcée a le caractère mécanique d'une loi phonétique. Les résistances particulières qui la contrecarrent dans le « bon usage » sont, elles, de nature essentiellement extra-phonétique puisqu'elles trouvent leur origine dans l'opposition des niveaux du discours : l'existence d'une série de mots très usités, cohérente d'un point de vue tant morphologique que sémantique (pere, mere, frere et leurs composés), focalise l'attention des grammairiens et les amène à lutter de toutes leurs forces en faveur du maintien de la tradition de l'e fermé, combat d'arrière-garde qu'on peut considérer comme perdu dès la seconde moitié du XVIIe siècle. Ce frein à l'ouverture ne doit probablement pas grand-chose aux caractéristiques phonétiques de la consonne r. Par comparaison, les mots en -el(l)e n'ont à peu près que telle et quelle ( < a latin donc [e] à l'origine) à opposer à une kyrielle de mots en -elle (< -ellam ou < -illam) se prononçant traditionnellement en e ouvert, les mots en -et(t)e n'ont que achète pour contrebalancer les mots en -ette (< -ittam). Les autres terminaisons féminines de ce type sont beaucoup moins bien documentées, mais il est vraisemblable que le phonétisme de la consonne subséquente n'ait pas non plus joué un rôle déterminant quant à la date d'ouverture de leur e accentué dans le « bon usage ». On peut par exemple s'attendre à ce que évêque (< episcopum), dont l'e s'est ouvert très anciennement puisqu'il provient d'un i bref latin, ait par analogie plutôt favorisé l'ouverture des e des mots en -eque savants, d'apparition plus tardive et moins bien implantés, alors qu'on cherche en vain un mot aussi important et usité qui se serait traditionnellement prononcé en e ouvert dans la série des mots en -ege, pour lesquels la tendance savante à utiliser l'e fermé a donc pu persister plus longtemps.
En syllabe inaccentuée, la situation est beaucoup moins claire : d'une part, les grammairiens doivent compter avec l'opposition e sonore-e féminin, qui éclipse la distinction, plus fine, entre e ouvert et e fermé. D'autre part, une fois acquis qu'un e est sonore, sa qualité ouverte ou fermée est moins nettement perceptible et beaucoup plus variable qu'en syllabe accentuée : ainsi, certains grammairiens, comme Ramus au XVIe siècle ou Dangeau au XVIIe, notent systématiquement comme ouverts tous les e sonores inaccentués. D'autres, comme Peletier, donnent la préférence à l'e fermé. Un troisième groupe s'efforce d'établir des distinctions subtiles, pas toujours de manière très convaincante.
Thurot a essayé, d'après les grammairiens, de dégager les principales situations dans lesquelles, à partir de la Renaissance, un e inaccentué est sonore114. On peut les résumer ainsi :
L'e féminin prévaut dans toutes les autres situations, c'est-à-dire avant tout dans les mots non savants, en syllabe ouverte et en dehors de l'initiale. Les grammairiens hésitent cependant pour un certain nombre de mots qui sont détaillés par Thurot115, comme, par exemple, crecelle, cretin, tresor, dangereux, peter, prevost, frelon, desir, gemir etc... Il existe même des mots savants qui, tombés dans l'usage courant à la Renaissance, ont pris l'e féminin par analogie avec des mots vulgaires : semestre, squelette, Genèse, tenace (alors que l'e s'est conservé sonore dans certains dérivés restés savants, comme parthénogénèse, ténacité). D'une manière générale, on peut admettre que, en ce qui concerne l'opposition e féminin - e sonore, l'usage n'a guère varié depuis la fin du XVIIe siècle et, par conséquent, que l'usage actuel reflète assez fidèlement celui de 1700. Auparavant, le caractère contradictoire des témoignages des grammairiens peut sembler déroutant. Il faut toutefois garder à l'esprit le fait que, par e féminin, les grammairiens des XVIe et XVIIe siècles entendent encore souvent un e non labialisé, et que l'opposition e sonore-e féminin est par conséquent beaucoup moins nette pour eux que pour nous. Dans les cas où il y a hésitation, on se souviendra que, souvent, e fermé sonne plus « humaniste », alors qu'e féminin est plus « scolastique ».
En plus d'être inaccentués, ces petits mots ont la particularité d'être extrêmement fréquents. Parmi ceux qui comprennent un e dont le timbre peut prêter à confusion, il faut citer :
Le cas où le se trouve après un impératif est déjà considéré comme particulier. Hindret affirme :
Il en est de même de l'e feminin dans le pronom rélatif le, qui se prononce comme un è ouvert, quand il es mis après un impératif ; comme si vous le trouvez, envoyez-le ; donnez-le à mon cousin : dites, si vous le trouvés, anvoyez-laî, donnez-laî à mon cousin, & non anvoyél, ou anvoyés-leu donnél à mon cousin, comme on dit dans la plûpart des Provinces.117
Le rejet de la variante anvoyél indique que, dans cette
situation, le mot le était comme aujourd'hui accentué118
et que Hindret préférait encore l'e féminin
non labialisé, puisqu'il proscrit la variante anvoyé-leu.
[Philinte] Je dirai donc que les e des articles & des pronoms lès, dès, cès ; mès, tès, sès, doivent être exceptés de ceux qui sont dans tous les autres monosyllabes terminés par une consonne, qui selon notre Regle premiere de l'Article de l'è ouvert sont tous ouverts ; que ceux de ces pronoms & articles doivent être masculins, & qu'on les doit prononcer comme s'ils ètoient ortographiés en la maniere qui suit, lés, dés, cés ; més, tés, sés, aussi bien dans le discours soûtenu & fait en public, que dans celui qu'on fait en particulier.
Dam. [Damon, partenaire de Philinte dans ce dialogue] Tout le monde ne demeure pas d'accord de cela ; car j'entens quantité de gens, qui parlent en public, prononcer ces mots comme s'ils ètoient ècrits par un ai, en la maniere qui suit, lais, dais, çais : mais, tais, sais.122
Le témoignage d'Andry, datant de 1689, résume bien ces hésitations :
Ces monosyllabes & quelques autres semblables, se prononcent autrement devant des voyelles que devant des consonnes. Lorsqu'elles sont devant des consonnes, elles gardent l'e masculin, & l'on prononce més, tés, sés. Més chevaux, tés chevaux, &tc. mais lors qu'elles sont devant des voyelles, elles quittent l'e masculin ; pour prendre l'e féminin ; & alors l's qui est à la fin prend le son du z, & s'allie avec le mot suivant, de sorte qu'il faut prononcer le zhommes, me zamis, se zamis ; les Provinciaux manquent presque tous à cela : des personnes tres-éclairées croyent néanmoins que dans un discours public, il est plus à propos de prononcer ces monosyllabes devant des voyelles de la mesme maniére, qu'on les prononce devant des consonnes, c'est à dire avec un e ouuert, parce que cette prononciation est plus propre pour se faire entendre ; & je sçay plusieurs habiles gens qui le pratiquent de la sorte123
Ce n'est qu'au XVIIIe siècle qu'e ouvert s'impose
totalement dans le discours soutenu, aussi bien devant consonne que devant
voyelle, usage qui a persisté jusqu'à nos jours en déclamation..
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