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E



Contrairement à l’a, dont la différenciation en une variante antérieure et une variante postérieure n’a touché le français qu’à une date relativement récente, le son e, unique en latin classique, semble avoir donné naissance, en latin vulgaire déjà, à deux e de timbres différents, un e ouvert ([è]) s’étant substitué à l’e bref classique et un e fermé ([e]) à l’e long. Il n’est donc pas étonnant que, dès les balbutiements du français écrit, la lettre e ait servi à rendre plusieurs sons bien distincts.

L’e en français standard

Il existe, en français standard, une distinction très marquée entre e ouvert ([è]) et e fermé ([e]). A ces deux timbres antérieurs vient s’ajouter l’e dit muet, instable, féminin ou caduc1 ([ë]), dont la réalisation est inconstante mais qui, lorsqu’il se fait entendre, est labialisé et se situe donc, dans le trapézoïde des voyelles, quelque part entre [ö] et [ø].

En syllabe accentuée, le timbre de l’e est partiellement déterminé par les « lois de position »2 dont les effets ne se font pleinement sentir dans le « bon usage » qu’à partir des xvie et xviie siècles :

Il serait vain de vouloir discuter en détail la quantité de ces e en français standard, qui est extrêmement variable d’un locuteur à l’autre et pour laquelle il n’existe guère de consensus.

En syllabe inaccentuée, un grand nombre d’e qui ne portent pas de signe diacritique sont muets. Fouché3 détaille, pour ceux dont l’instinct ne serait pas assez sûr, les situations où l’e muet se rencontre en français standard. A part cela, la distinction e fermé-e ouvert ([e]-[è]) subsiste, mais est nettement moins marquée qu’en syllabe accentuée4.

Il n’est pas possible de donner de manière simple et synthétique la répartition des deux variantes sonores de l’e en dehors des syllabes accentuées. Les multiples règles données par Fouché5, toutes démenties par des exceptions, ne sont pas d’un grand secours pour le chanteur. En cas d’hésitation, le mieux est encore de se reporter à un bon dictionnaire de langue comme le Petit Robert. Je me bornerai à évoquer ici quelques situations dans lesquelles, toute considération historique mise à part, la prononciation soutenue du chanteur est susceptible de s’écarter de la prononciation commune donnée par les dictionnaires :

L’ère des scribes

E sonores, assonances et rimes

Les textes en vers assonancés distinguent trois groupes d’e sonores qui n’assonent pas entre eux et doivent donc, phonétiquement parlant, différer d’une manière ou d’une autre7 :

Assez précocement, les poètes semblent s’ingénier à bousculer l’ordonnance de ce (trop) beau schéma. C’est ainsi que e2 s’ouvre au cours du xiie siècle et rejoint donc de plus en plus fréquemment l’e ouvert (e1), comme en témoignent les nombreux cas où le pronom el(l)e (< illam donc originellement [e]) rime ou assone avec des diminutifs en -el(l)e (< -ellam avec un e bref, donc [è]). H. van den Bussche11 a étudié de manière très détaillée ce phénomène en se basant sur un examen presque exhaustif des textes en vers composés avant 1250. Pour ce qui est des textes lyriques, il ressort que seuls quelques-uns parmi les trouvères de la première génération (Chatelain de Coucy, Audefroy le Batard, Thibaut de Champagne et Colin Muset) semblent éviter d’associer e1 et e2 à la rime, ce qui pourrait d’ailleurs n’être dû qu’au hasard, en tout cas pour ceux de ces auteurs dont ne nous est parvenu qu’un petit nombre de poèmes. Les œuvres de Conon de Béthune, Blondel de Nesle, Gautier de Dargies ne contiennent aucune rime qui permette de se prononcer sur leur pratique en ce point. Quant à Jean Bodel, Gautier de Coinci, Gace Brulé, ils ont laissé des rimes qui prouvent sans doute possible qu’ils confondaient e1 et e2. En résumé, on peut admettre que la tradition du lyrisme français se constitue sur la base d’un état de langue dans lequel l’ouverture de l’e fermé « originel » du roman (e2) est déjà, sinon achevée, du moins extrêmement avancée. Du point de vue de l’interprète qui cherche à adopter une prononciation relativement uniforme pour l’ensemble du corpus des trouvères, il est donc tout à fait légitime de considérer e1 et e2 comme semblablement ouverts. Reste la question de la quantité : dans la finale -esse, une opposition de quantité s’est en effet maintenue durant plusieurs siècles entre, par exemple, messe (e2) dont la pénultième est le plus souvent considérée comme brève et cesse (e1) dont elle est considérée comme longue12.

Une fois consommée l’ouverture de l’e fermé « originel » du roman (e2), l’e provenant de l’a latin (e3) reste donc à peu près le seul, avec l’e final de certains mots savants comme secré (< secretum) à se prononcer fermé ([e]). Le son [je], figuré par la graphie ie, est susceptible également de se mettre à assoner ou à rimer avec e fermé, comme c’est le cas dans la Chanson de Roland et le Charroi de Nîmes.

D’autre part, la transformation de la diphtongue [ai] en [è], au xiie siècle13, apporte une nouvelle et importante série de mots assonant ou rimant en [è], comme par exemple les dérivés de faire (qui s’écrivent d’ailleurs souvent fere). Cette simplification est déjà en partie effective dans la Chanson de Roland. Au xiiie siècle, ai en finale absolue tendra à se fermer en [e].

On peut donc schématiser de la manière suivante la répartition [e]-[è] à la rime, répartition qu’on peut considérer comme constitutive de la tradition du lyrisme français :

Mais les choses n’en restent pas là : il existe en effet des rimes « [e]-[è] », c’est-à-dire associant un e censément fermé avec un e censément ouvert (infinitifs en -er : fer, pere : matere, amere : faire etc.). De telles rimes peuvent témoigner d’une tendance de l’e fermé à s’ouvrir en parisien vulgaire lorsqu’il est suivi d’une consonne14, signe avant-coureur des « lois de position » dont les effets ne seront pleinement acceptés par la communauté des grammairiens que plusieurs siècles plus tard. Cependant, il existe une forte et durable résistance savante à une telle ouverture : il n’est pas exclu que ce mouvement savant ait eu, par contrecoup, une influence sur certains e primitivement ouverts, les amenant à se fermer dans la bouche des diseurs de vers et des chanteurs pour rejoindre à la rime des e fermés.

Des quelques exemples qui suivent, choisis (presque) au hasard, il ressort que la fréquence des rimes « [e]-[è] », est le plus souvent faible, voire très faible chez les poètes médiévaux, beaucoup trop faible en tout cas pour qu’il soit possible de parler, comme le fait Straka15, d’une « unification des trois timbres ». Je n’en ai trouvé aucune chez Conon de Béthune, Gace Brulé, Thibaut de Champagne, Thibaut de Blaison ou chez Adam de la Halle. Il n’y en a pas non plus chez Colin Muset qui, alors qu’il a besoin de pas moins de 41 rimes en -el ([è]) pour un poème, évite le recours à des mots comme tel (< talem) ou ostel (< hospitalem), ce dernier mot rimant d’ailleurs clairement en e fermé dans une autre chanson16.

Dans les monumentaux Miracles de Nostre Dame, de Gautier de Coinci, l’opposition [e]-[è] est globalement respectée. Par exemple, des mots comme fer, enfer, Lucifer, ner(f), yver, divers, ver, cler(c) ne riment qu’entre eux et jamais avec des infinitifs en -er ou d’autres mots dont l’e provient d’un a17. Tout au plus trouve-t-on deux rimes isolées associant el (< aliud) et tel (<talem), dont l’e est en principe fermé, avec tinel et chatel, dont l’e est clairement ouvert18. Il faut signaler aussi que, chez Gautier, les mots savants de la série matere, misere, cymetere, filatere, chimere, fere (< feriam), censément en e ouvert, riment à de très nombreuses reprises avec la série pere, mere, frere, emperere, dont l’e est fermé19. Je suis enclin à interpréter cela comme un signe de fermeture analogique de matere, misere etc. plus que comme le signe d’une ouverture précoce de pere, mere etc., car ces deux séries de mots, si elles se confondent chez Gautier, y restent rigoureusement distinctes de la série en -aireDétail intéressant, le démonstratif ces rime ici avec le mot latin jaces20. La finale latine -es se prononçant traditionnellement en e ouvert, on peut supposer que, déjà à cette époque, les proclitiques en -es tendaient à être déclamés ouverts.

Les rimes « [e]-[è] » sont tout aussi exceptionnelles chez Rutebeuf21 où l’on trouve, en cherchant bien, la rime loel (< localem donc [e]) : prael (< pratellum donc [è]).

D’une manière générale, les trouvères se conforment donc aux usages suivants :

On peut en conclure que l’opposition entre e ouvert (résultant de la fusion de e1 et e2) et e fermé (e3), en dépit de quelques exceptions, tend à se conserver.

Le Roman de Fauvel fournit un magnifique contre-exemple. Ce texte fourmille en effet de rimes « [e]-[è] » On a notamment :

Que faire de ces anomalies ? On peut bien sûr arguer du fait que Fauvel est un texte d’origine normande, les Normands étant par ailleurs connus pour un traitement particulier de la distinction [e]-[è]. Mais si une telle explication peut satisfaire un linguiste, elle laisse l’interprète sur sa faim : Fauvel ne fait en aucun cas partie d’une « littérature normande » qui serait séparée de la littérature française. Ce texte a pu être lu et déclamé dans n’importe quelle région. Comment un lecteur parisien s’accommodait-il des rimes « [e]-[è] » de Fauvel ? Prenait-il artificiellement l’« accent normand » en privilégiant tantôt l’e fermé, tantôt l’e ouvert ? Prononçait-il au contraire selon le « bel usage » de la déclamation, quitte à faire éclater bon nombre de rimes ? Ces deux hypothèses sont également improbables. Il est plus raisonnable d’imaginer qu’il cherchait un compromis, ouvrant quelque peu pere ou mere, conformément à la prononciation quotidienne des Parisiens, et fermant légèrement plaire ou faire, pour aboutir à cet e médiocre, à mi-chemin entre [e] et [è], que décriront plus tard les grammairiens.

Par ailleurs, il n’est pas inutile de préciser que ces anomalies ne touchent que le texte du roman proprement dit, et non celui des interpolations musicales (monodiques et polyphoniques) où, par exemple, les mots en -aire, et ceux en -ere (< a) ne riment qu’entre eux. Faut-il y voir une illustration de l’hétérogénéité de la collection « fauveline » ?

Un peu plus tard, Machaut se conforme à la pratique des auteurs du xiiie siècle précédemment cités. Il n’y a chez lui que quelques cas isolés de rimes « [e]-[è] » : pere, mere ([e]) riment exceptionnellement avec misere, mistere, differe ([è] d’origine savante), mais jamais avec des mots en -aire29, qui ne riment qu’entre eux. Ceci peut être interprété soit comme une timide tendance à l’ouverture dans les mots en -ere dont l’e provient d’un a, soit, plus vraisemblablement, comme une tendance transitoire à la fermeture analogique des mots savants en -ere, qu’on trouve déjà chez Gautier de Coinci et dont témoignera plus tard La Noue. On trouve aussi une, et une seule, rime prouver : enfer30 dans ses œuvres lyriques. Chez lui, les rimes ie:e ([je]:[e]) ne sont pas rares.

Plus tard encore, chez Charles d’Orléans, les rimes « [e]-[è] » restent tout à fait exceptionnelles. Si l’on admet que, au xve siècle, des mots comme cler, per, mer riment encore en [e] conformément à leur étymologie, on ne trouve qu’une rime jouer : miroer et une rime amener : enfer31. Les mots en -aire ne riment qu’entre eux, de même que ceux en -iere. On trouve aussi la rime acompere ([e] selon l’étymologie) : vitupere ([è])32. Il s’agit ici de la seule rime en -ere figurant dans l’œuvre d’Orléans, qui compte plusieurs milliers de vers. Il est assez étonnant, au vu de la fréquence de ces rimes chez les autres auteurs, que ce poète s’abstienne totalement de rimer sur les mots de la série mere, pere, frere.

Villon, quant à lui, ne pratique guère différemment. On note aussi, chez lui, quelques rimes « [e]-[è] » isolées, comme mere : chimere ou maschouëre ([wè]) : chiere ([je])33, ce dernier cas étant un exemple de la tendance (populaire) de la « diphtongue » ie à s’ouvrir devant consonne. Villon nous apprend aussi que le nom de la lettre R rime avec erre, et donc en [è] et, par un enjambement audacieux, il fait rimer l’article des, le nom propre grec Diomedès et le nom des (pour doigts), dont l’e était assurément ouvert34. On trouve une rime analogue (procès : ses) dans Maistre Pierre Pathelin35.

A la Renaissance, on rencontre de temps à autre un infinitif en -er ou un mot analogue rimant avec un mot en -er dont l’e est traditionnellement ouvert, ou même en -air. Cette sorte de rime est appelée « rime normande », et sera largement critiquée au xviie siècle, et notamment en 1666 par Ménage, qui la trouve chez Malherbe36, mais il s’agit là d’une appellation à la fois péjorative et rétrospective, qui ne doit pas pour autant faire croire à une origine réellement normande. D’Olivet37 reprendra l’appellation tout en condamnant le procédé. J’en ai noté six dans les œuvres lyriques de Marot (despiter : Jupitter, priver : Yver, arriver : yver, descoifer : Enfer, toucher : chair, branler : en l’Air) et une seule dans le Psautier huguenot (mascher : chair, qui est le fait de Théodore de Bèze38), une dizaine dans un échantillon des œuvres de Ronsard  constitué par les quatre livres d’odes et le Bocage de 1550 ainsi que la totalité des Amours (Juppiter : empieter, l’air : parler, l’air : voler, despiter : Juppiter, eschaufer : fer, parler : l’air, voler : l’air, rocher : chair, empescher : chair39), trois dans les Œuvres poetiques de Peletier (despiter : Jupiter, Jupiter : heriter, parler : en l’air40), qui sont imprimées dans une graphie usuelle. Dans l’Amour des amours, recueil imprimé en orthographe phonétique, le fait que le même Peletier note le mot air par un e ouvert et les infinitifs en -er par un e fermé lui interdit les rimes comme voler : l’air qu’il s’autorisait tant qu’il n’appliquait pas son orthographe phonétique à ses vers. La seule licence de ce type qu’on trouve dans ce recueil est une rime flair (écrit avec un e fermé) : souffler41. Il y a cinq rimes « normandes » chez Jodelle (l’air : voler, l’air : parler, chair : arracher, d’air : celer42) et trois dans les Regrets de du Bellay (voler : l’aer, resister : Juppiter, gresler : l’air43). Quant à Malherbe, en dépit de son origine normande, il ne semble pas en avoir produit plus que ses devanciers immédiats (vanter : Jupiter, philosopher : enfer, quitter : Jupiter44).

Les poètes de cette époque montrent, pour certaines rimes féminines, qu’ils ne sont pas complètement insensibles à la quantité des voyelles. C’est souvent en vain qu’on cherche, par exemple, des rimes du type faicte : feste. Ronsard fournit même la preuve qu’il y a là pour lui deux catégories distinctes puisqu’il utilise, à l’intérieur du même sonnet, et là où le schéma métrique impose en principe deux rimes différentes, une rime jette : sagette : segrete : discrete et une rime tempeste : teste, ce qui ne l’empêche pas, ailleurs, de rimer, par licence, parfaittes : estes ou Planettes : estes : faites : sagettes45

Les mots en [e] de la série pere, mere, frere riment maintenant couramment avec les mots en -ere d’origine savante, qui eux-mêmes riment fréquemment avec les mots en -aire. Les rimes du type pere : contraire existent, mais elles restent exceptionnelles. Je n’en ai noté qu’une dans les œuvres lyriques de Marot (pere : repaire46), une dans les quatre premiers livres d’odes et quatre en tout et pour tout dans les cinq cents pages des Amours de Ronsard (pere : repaire, mere : solitere, frere : solitaire, freres : contraires, Bon-pere : contraire47), aucune dans les Œuvres poetiques de Peletier ou dans les Regrets de du Bellay. Il n’y en a pas dans le Psautier huguenot, mais pere y rime avec colere, ce mot rimant avec gloire, qui rime à son tour avec taire et sanctuaire, dont l’e ouvert ne fait pas de doute48. Elles restent rares chez Malherbe (frere : contraire, gueres : vulgueres, contraires : peres, peres : feres49).

Les rimes « normandes » montrent que l’ouverture des e devant consonne prononcée, probablement bien avancée en parisien vulgaire, fait une timide apparition en déclamation, mais elles sont bien trop rares encore, et bien trop stéréotypées, pour qu’on puisse affirmer, par exemple, que les infinitifs se prononçaient toujours en [èr] au xvie siècle. Elles témoignent en revanche du fait que les diseurs de vers pouvaient, probablement par artifice, se permettre d’ouvrir de tels e. Les rimes -ere : -aire confirment quant à elles un glissement de l’e fermé vers l’e ouvert dans ce contexte, mais leur petit nombre eu égard aux rimes en -ere ou en -aire pures, ainsi qu’à la foison de rimes e : ai dans les cas des e originellement ouverts (au hasard, chez Ronsard, verdelet : laict, est : naist, traicts : secrets : Grecs : apres50) est révélateur du poids de la tradition : ces rimes restent des exceptions, des licences, tolérées à condition qu’elles ne se généralisent pas.

Les dictionnaires de rimes de Tabourot et La Noue, malgré le laxisme relatif du premier et le rigorisme du second, brossent chacun à leur manière un tableau qui ne s’écarte guère de la pratique des versificateurs.

Tabourot admet sans restriction toutes les rimes « [e]-[è] » déjà énumérées, ainsi les rimes associant un infinitif en -er avec fer, enfer, Jupiter, chair ou air, quoiqu’il considère l’e de ces derniers mots comme « viril », c’est-à-dire plutôt ouvert, et celui des infinitifs comme « masculin », c’est-à-dire fermé. Pour lui51, « les viriles riment bien avec les masculines, quand elles sont conduictes par mesmes consonnes ; comme tu rimeras bien chauffer avec lucifer ou enfer, et disputer, contenter avec Luther ; comme aussi tu pourras rimer les mots en air avec iceux, comme : Il ne faut pas toucher / De si près à la chair. » Il admet aussi toutes les rimes -ere : -aire, -et : ait, et ne fait aucune difficulté à voir rimer des deuxièmes personnes du pluriel du futur en -rez aussi bien, ce qui est régulier, avec des participes ou des noms pluriels en -és ([e]) qu’avec des mots comme forests, arrests ([è]), ce qu’en fait s’interdisent le plus souvent les poètes de son temps. Il admet aussi les rimes associant un participe passé en -cres ([e]) avec secrets, indiscrets, rets, apprests ([è]), un participe en -tés avec des noms grecs comme Socrates, Hippocrates, mais il oublie par contre d’autoriser expressément les rimes -é : -ai ou -aistre : -estre, qui sont pourtant parfaitement régulières.

La Noue est nettement plus réservé. Conformément à l’usage régulier des poètes, il admet sans réserve les rimes -aistre : -estre, -elle : aile, -et : -ect : -ait : aid : aict et, avec quelques nuances, -é : -ai. Il range dans la même catégorie les mots de la série pere, frere (traditionnellement [e]) et ceux de la série mizere, panthere (traditionnellement [è]) qui, pour lui, riment tous en « e masculin » (fermé). Il accepte aussi la rime -ere : iere, qui est régulière, mais il condamne fermement toute rime -ere : -aire. Il établit une distinction entre les mots en -eche (béche, séche, créche, péche), dont l’e est bref et fermé et ceux en -esche (pesche, presche, revesche) dont l’e est long et ouvert, et il recommande de ne pas les apparier. Il admet « par licence » les rimes associant les infinitifs en -er, dont il considère l’e comme « masculin », à des mots comme fer, enfer, mer ou même air, chair, qui riment théoriquement en e ouvert. Finalement, les deuxièmes personnes du pluriel du futur riment pour lui en « e masculin » avec tous les mots en -és ou -ez, mais ni avec ceux de la série acces, proces, pres, apres, ni avec les pluriels en -ets, qui ont tous l’e ouvert, ce qui correspond en fait à la pratique des poètes du temps.

Straka, dans son article sur les rimes classiques52, a relevé un certain nombre de rimes « irrégulières » chez les grands auteurs du xviie siècle :

En conclusion de cet examen des rimes en e, les points suivants méritent tout particulièrement d’être rappelés :

L’E féminin

L’e féminin (il est encore très peu muet au Moyen Âge) représente une variante supplémentaire de l’e. Il n’est pas labialisé en français médiéval ([ë] et non [Ë]), et on le décrit souvent comme proche de l’allemand Gabe ou alle58. En plus de sa position la plus typique en finale, il est susceptible de se rencontrer à l’intérieur des mots, dans toute syllabe inaccentuée. C’est dès l’origine une voyelle instable au timbre assez variable, qui tend à tomber dans certaines positions et à se labialiser en présence de consonnes labiales. Tant qu’il n’est pas labialisé, il n’entre pas réellement en opposition avec les e sonores ([e] et [è]), mais il en constitue plutôt une variante « relâchée », plus postérieure et au timbre tantôt indistinct, tantôt proche de celui de l’e fermé, tantôt de celui de l’e ouvert.

Le caractère initialement non labialisé de l’e féminin est une « nécessité théorique ». En effet, toutes les voyelles latines ont pu, dans certaines conditions et lorsqu’elles étaient en position inaccentuée, converger vers un e qui doit représenter une sorte de « voyelle zéro », ni ouverte ni fermée, ni antérieure ni postérieure, correspondant à un relâchement articulatoire maximal et dont on voit mal comment elle aurait pu s’accommoder de l’énergie exigée par l’arrondissement des lèvres. Fouché cite quelques rimes léonines du Roman de la Rose qui pourraient attester ce timbre proche des e sonores, et donc non labialisé, de l’e féminin (anemis : ai mis, simples on : saison, le chief : meschief).

D’autre part, les formes interrogatives du type chanté-je ? montrent qu’au moment où l’accent s’est déplacé du radical à la désinence, l’e n’était pas labialisé car, dans ce cas, on aurait eu [Ç~âtøJ] et non [Ç~âtèJ] comme c’est le cas en français standard. Il semble que, en parisien vulgaire, l’e central ait pu se labialiser au xve siècle déjà, si l’on se base sur l’existence de rimes léonines du type renom : peu non59. L’e central non labialisé a toutefois pu persister beaucoup plus longtemps aussi bien dans le bon usage que dans le chant, à l’image des rimes nopces elle a : pas cela, présentes chez Marot60, et ell’a : cela et ça et la : cela, présentes chez Peletier61, c’est-à-dire en plein xvie siècle. Chez le même Peletier, on trouve aussi « dussɇ jɇ » pour dussé-je, qui est donc noté avec deux e féminins62. Si l’on admet que cet usage ait encore été bien implanté vers 1550, et que le déplacement de l’accent se soit fait plus tardivement, on en conclut que, pour Peletier comme pour son rival Meigret, e féminin n’est pas labialisé.

En règle générale63, tout e inaccentué en syllabe ouverte était un e féminin ([ë]) en français médiéval, y compris en syllabe initiale, mais à l’exception des cas où la consonne suivante était un [J] ou un [Ç] (léger, sécher)64, et des préfixes comme es-, des-, dont l’s n’a cessé de se prononcer qu’au xiie siècle et dont l’e est donc resté sonore. Dans quelques mots, comme chèvrefeuille, l’analogie (ici avec chèvre) a aussi pu maintenir un e sonore. En revanche, les mots comme benet, cheval, ceci, jeter, lever, mais aussi celeste, desir, benevole, eglise, felon, senechal, declamer, herault, etc., avaient, conformément à la règle, l’e féminin. Tant que ce dernier n’était pas labialisé, son timbre restait proche de celui de l’e fermé, mais au moment où, dans le langage courant, l’e féminin s’est labialisé (xve siècle), cette nuance de timbre s’est transformée en une véritable opposition. Dans la deuxième moitié du xvie siècle, sous l’influence de ce que les phonéticiens ont coutume d’appeler les « réformes érasmiennes », certains de ces e féminins ont repassé à l’e fermé, après une période d’hésitation. En syllabe fermée, c’est-à-dire surtout devant r + consonne, l’e est resté sonore et était vraisemblablement ouvert dès l’origine.

E féminin, élision et césure

Le sujet a beaucoup occupé les théoriciens du vers65. Il ne posera que peu de problèmes aux chanteurs. La règle classique veut que tout e féminin final soit élidé devant voyelle, et non dans les autres situations, y compris à la rime. La règle de l’élision devant voyelle n’est toutefois devenue un dogme qu’à partir de la seconde moitié du xvie siècle. Auparavant, elle souffre un certain nombre d’exceptions, qui sont aisément détectables pour peu qu’on soit attentif au compte des syllabes. Ainsi, dans ce décasyllabe de Conon de Béthune où, si l’on veut avoir le compte juste, il faut renoncer à élider je devant autre :

Savoie je autre jent conseillier66

Un manuscrit corrige d’ailleurs en :

Saveie bien autre jent conseillier

Outre le fait que si, comme l’a fait l’éditeur moderne, on retient la première version, il faut prononcer l’e de je en hiatus, on notera que je, syllabe féminine non élidée, occupe la césure (quatrième syllabe), ce qui n’est pas conforme aux canons du vers classique tels qu’ils seront définis au xviie siècle. La présence d’un e muet non élidé à la césure, fréquente jusqu’au xvie siècle mais proscrite plus tard, est souvent appelée césure lyrique.

Dans la chanson de geste apparaît fréquemment à la césure un e féminin qui, lui, est surnuméraire, comme dans ce vers, extrait de la première laisse de la Chanson de Roland , écrite comme chacun sait en décasyllabes, vers dont la césure tombe sur la quatrième syllabe :

Fors Sarraguce, ki est en une muntaigne.

Ce procédé est appelé césure épique et il n’est guère pratiqué par les trouvères. Lorsqu’il se rencontre quand même, c’est généralement dans un seul manuscrit, comme dans ce décasyllabe de Thibaut de Champagne où le scribe du chansonnier Cangé (O) écrit :

Voi ie cest siegle chargié et encombrei

et ménage une note supplémentaire pour l’e féminin de siegle, ce qui prouve en tout cas que de telles syllabes surnuméraires étaient susceptibles d’être chantées. L’édition critique corrige, sur la base des autres sources, en

Voi le siecle chargié et enconbré

transformant par là-même en césure lyrique ce qui est une césure épique dans le chansonnier Cangé67. Gautier de Coinci, dont les Miracles de Nostre Dame comptent plusieurs dizaines de milliers d’octosyllabes – vers sans césure – a assez largement recours à la césure épique dans les quelques pièces en alexandrins des Salus Nostre Dame qu’il place tout à la fin de son œuvre :

Entendez tuit ensamble, et li clerc et li lai,

Le salu Nostre Dame. Nus ne set plus dous lai.

Plus dous lais ne puet estre qu’est Ave Maria.

Cest lai chanta li angeles quant Dieus se maria.68

On trouve encore quelques vers de ce type chez Machaut69.

E féminin en hiatus à l’intérieur des mots

Du fait de la chute des consonnes intervocaliques, le français médiéval recèle de nombreux e féminins en hiatus devant la voyelle accentuée. Encore très nettement articulés au xiiie sièlce, ces e se fondront ensuite dans la voyelle subséquente, lui transmettant une partie de leur durée mais, ayant perdu leur individualité phonétique, elles ne seront plus prises en compte en versification.

Ces e peuvent provenir de diverses voyelles latines, et précéder n’importe quelle voyelle française70 :  meaille < metallea, cheance < cadentia, abeesse < abatissa, empereeur < imperatorem, reont < rotundum, feis (parfait de faire), veoir < videre. Le cas le plus fréquent est celui de e devant u, qu’on trouve aussi bien dans des mots comme seur < securum, meur < maturum, eur < *agurium (l’heur de bonheur et de malheur) que dans des formes verbales comme seu < *saputum (participe passé de savoir), eu < *habutum (participe passé de avoir), et diverses formes du subjonctif imparfait et du parfait.

Un octosyllabe comme Sire j’en ai veü ne sai kans, présent dans le Jeu de Robin et Marion71, et que la plupart des éditeurs rejettent comme ayant une syllabe de trop, peut certes résulter du lapsus d’un scribe, il n’en est pas moins révélateur : il est probable en effet que, au moment où fut copié le manuscrit de la Vallière (début du xiiie siècle ?), la tendance à la réduction d’hiatus comme celui de veü s’était déjà amorcée. Mais il faut attendre beaucoup plus longtemps pour que les hiatus disparaissent de la langue poétique. Machaut les observe encore scrupuleusement et ce n’est qu’à l’aube du xve siècle qu’on voit apparaître des s(e)ure ou des eust sans hiatus. Christine de Pizan, qui semble avoir adopté cette nouvelle façon, produit encore une ballade contenant six rimes en avec hiatus72. C’est avec des poètes comme Charles d’Orléans et Villon que la réduction des hiatus est définitivement acquise.

Rimes féminines et rimes « en e féminin »

Il arrive qu’un clitique terminé par e féminin (je, ce, que, ne, de, se) rime avec un mot à terminaison féminine (sera-ce : face). C’est Gautier de Coinci qui, le premier, fait un large usage de ce procédé, même si on ne le trouve pas dans ses chansons. De telles rimes nous montrent que l’e féminin des clitiques n’avait pas un timbre fondamentalement différent de celui des mots à terminaison féminine. Cependant, il faut remarquer que, chez Gautier, le clitique est numéraire (c’est-à-dire qu’il compte pour une syllabe), au contraire de la syllabe féminine du mot avec lequel il rime, ce qui donne par exemple :

Car c’est la norrisanz norrice

Qui alaita et norri ce73

où le premier vers est un octosyllabe féminin régulier dont la dernière syllabe muette est normalement surnuméraire, alors que le second, du fait que le monosyllabe ce est compté, et porte vraisemblablement l’appui principal du vers, est en fait un vers masculin puisqu’il ne comporte aucune syllabe surnuméraire ! On est donc tenté de parler d’une rime « en e féminin », puisque il semble bien que la voyelle d’appui de la rime soit ici un e féminin. Cet apparent déséquilibre traduit bien l’ambivalence du poète face à un mot qu’il n’ose pas traiter exactement comme un mot féminin, probablement parce que, déjà à cette époque, l’e féminin des clitiques était prononcé plus « nettement » que celui des mots à terminaison féminine et que, tout comme aujourd’hui dans « fais-le », les clitiques pouvaient porter l’accent. On trouve des rimes construites exactement sur le même modèle dans le Roman de Fauvel74. Plus tard, les poètes se mettront à exclure le clitique du compte des syllabes. C’est le cas de Machaut, chez qui, par exemple, Et confort en ce est traité comme un tétrasyllabe féminin normal75. Martin Le Franc, quant à lui, en plein xve siècle, considère encore ces monosyllabes comme numéraires76, ce qui, après Machaut, passe déjà pour un archaïsme.

Dans ces vers souvent discutés du Testament de Villon, le monosyllabe ce numéraire à la rime est souvent considéré comme irrégulier :

Ou comme il feist au clerc Theophilus

Lequel par vous fut quitte et absolus

Combien qu’il eust au deable fait promesse

Preservez moy de faire jamais ce77

Certains éditeurs adoptent ici d’autres leçons, ce qui leur permet, au passage, d’ajouter une syllabe au dernier vers. Ils n’ont peut-être pas vu le lien avec Théophile, dont le miracle fut illustré, justement, par Gautier de Coinci. L’archaïsme que constitue, en cette seconde moitié de xve siècle une rime « en e féminin » numéraire ne pourrait-il pas être une allusion de Villon à l’œuvre et au style de Gautier ?

En 1521, Pierre Fabri interdira explicitement de faire figurer les monosyllabes en e féminin à la rime78, ce qui n’empêchera pas Clément Marot d’avoir encore largement recours à ce procédé (lyesse : est-ce, maistresse : quand est-ce, jeunesse : n’est-ce, fu-je: juge, messe : est-ce)79. Plus tard, il ne se maintiendra que pour les mots je et ce, uniquement lorsqu’ils suivent le verbe dont ils sont le sujet (sais-je, est-ce).

Du peu d’utilité des signes diacritiques

La pléthore de signes diacritiques qui marque les e du français moderne ne se retrouve pas, et tant s’en faut, en français médiéval. Il existe bien, dans les manuscrits, diverses petites marques qui peuvent ressembler à nos accents typographiques. Ils sont à considérer comme des abréviations et figurent le plus souvent des lettres qui ont été omises ou des préfixes fréquents.

Le premier accent à se généraliser dans l’écriture du français, dans le courant du xvie siècle, est l’accent aigu qui permet de distinguer l’e sonore de l’e féminin en finale (porte : porté). A la Renaissance, certains imprimeurs en restent là, d’autres introduisent, d’une manière souvent fort peu systématique, quelques accents à l’intérieur des mots, mais ceux-ci ne sont guère utiles d’un point de vue phonétique. Les « alphabets de grammairiens » sont par contre extrêmement précieux : ils distinguent en général les divers timbres de l’e, mais ils n’ont guère été usités en dehors des traités de grammaire.

Dans certains cas, c’est une lettre qui peut jouer le rôle d’un signe diacritique. Le cas le plus connu est celui de l’s antéconsonantique, amuï aux xie et xiie siècles, et qui, depuis lors, remplit, en syllabe accentuée, la fonction qu’aura plus tard l’accent circonflexe (teste, estre). Phénomène analogue, la lettre i ajoutée à un e accentué (bontei, citei, chanteiz pour bonté, cité, chantés ou chantez). Cette pratique provient, semble-t-il, d’une diphtongaison qui a touché, au xiie siècle, ces e dans les dialectes périphériques80. Dès le xiiie siècle et dans les textes littéraires, elle peut être considérée comme purement graphique, car on trouve, à la rime, indifféremment -e ou -ei, comme c’est le cas chez Rutebeuf : l’i se comporte donc comme un signe diacritique qui marque le caractère fermé, ou en tout cas sonore, de l’e qui le précède, et qui permet de distinguer les mots à terminaison féminine de leurs correspondants à terminaison masculine. Le -ez final est aussi parfois utilisé pour signifier que l’e précédent est masculin, alors que les pluriels féminins sont notés -es.

D’une manière générale, les signes diacritiques dans les textes anciens, quand ils existent, sont de peu d’utilité phonétique, et leur usage est souvent contradictoire d’un imprimeur à l’autre. Même en français moderne, où ils sont très largement usités et strictement codifiés, ils ne permettent pas, à eux seuls, de déterminer à coup sûr le timbre des e.

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