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L’ère des grammairiens

Genèse du système des « trois e » dans la théorie grammaticale

Les rhétoriciens du xve siècle appartiennent à la « préhistoire » de la grammaire française. Ils reconnaissent néanmoins explicitement le statut particulier de l’e féminin. Jean Molinet, dans son Art de rhétorique, écrit :

Et ja soit ce que toute diction latine ait parfait son, touteffois en langaige rommant, qui l’ensieut ce qu’il puet, sont trouvéez aucunes dictions ou sillabes imparfaittes, c’est a dire qui n’ont point parfaitte resonnance. Les masculines ou parfaittes dictions sont comme donner, aimer, chanter, aler ; et les femenines ou imparfaites sont comme donnent, aiment, chantent, aillent. Et est assavoir que toute diction imparfaitte et de singulier nombre fine par e imparfaitement et faintement sonnant, comme vierge, mere, dame, royne, et les plureles se finent en t ou en s, comme rient, vivent, pucelles, gentes. 81

Cette distinction théorique entre e « parfait » et e « imparfait » donne à ces auteurs l’occasion d’aborder le problème de l’élision et celui du compte des syllabes, et notamment le fait que les vers féminins en ont apparemment une de plus que les vers masculins correspondants. Ils ne font en général pas de distinction théorique entre e ouvert et e fermé, ce qui ne signifie pas qu’une telle distinction n’existe pas en pratique : les poètes de l’époque, on l’a vu, respectent fort bien l’opposition [e]-[è]. On la trouve même clairement théorisée dans un traité qui remonte au xive siècle, Le Livre des échecs amoureux moralisés, dû à la plume d’Évrart de Conty :

Pour quoy nous deuons scauoir que ce voyeu qui est appelle .e. peult varier son son ou estre prononcie en .iij. manieres, combien que nous ne ayons que vne seule fgure ou vne seule lettre qui nous presente toutes ces .iij. manieres.

La premiere maniere cest quant on le prononce en son droit son parfait principal et premier come nous le nommons acoustumeement come quant nous disons beaulte ou loyaulte. La seconde maniere est quant en la prononciant on leslongne sur coste du droit son dessusdict sicome quant nous disons matinet ou robinet et telz semblables motz. Et en ces deux cas cy le voyeu dessus deit fait varier le nombre et la mesure de la ryme pource que le son est en soy plain et parfait et par ainsi il tient et occupe le lieu dune sillabe entiere. Et la tierce maniere est quant en prononciant le voyeu dessus dit il ne sonne pas bien ne plainement ains fuie et pert aussi come son son come quant nous disons nature creature villenye ou felonnye et ainsi en moult de diverses manieres. Et en cas le voyeu dessus dit ainsi foiblement prononcie ne faict point varier le nombre des sillabes de devant ne la mesure. Et toutes ces .iij. manieres de proferer e aucuneffois se monstrent en vng mot seulement sicome se on disoit le ciel est bien estelle, cest fin or esmere et plusieurs aultres semblables motz.82

On reconnaît sans hésitation, e fermé (beaulté, loyaulté), e ouvert (matinet, robinet) et e féminin (nature, creature, etc.). Mais ce précieux témoignage fait figure d’exception : en 1521, Pierre Fabri83 ne fait encore la distinction qu’entre un e qui se « profere pleinement » et un autre, l’e féminin, qui se prononce « remissivement ». En 1529, Tory84, citant Évrart de Conty, tente de réexposer son système à trois e mais, se fiant peut-être à une source corrompue, il donne matinee et Robine comme exemples du deuxième e (ouvert), ce qui rend la démonstration presque incompréhensible.

En 1531, Dubois85 distingue aussi trois e : un e plein, « sonum habens plenum », marqué d’un accent aigu (é), qui correspond à l’e fermé de charité ou amé, un e faible « sonum habens exilem », marqué d’un accent grave (è), qui correspond à l’e féminin de grace, bone et un e moyen « sonum habens medium », surmonté d’une barre horizontale, qui se rencontre dans aimes (vous aimez). Cet e moyen ne recouvre pas exactement ce que nous entendons aujourd’hui par e ouvert. La barre de l’e moyen est avant tout, chez Dubois, la marque de la deuxième personne du pluriel. À côté de ces trois e explicitement définis, il en reste un certain nombre qui ne portent aucun signe diacritique : ce sont avant tout les e qui sont suivis d’une consonne comme comme l, r, s, t, x, ce qui leur confère, dans l’esprit de Dubois, le son de l’e « medium » sans qu’il juge nécessaire de le signaler explicitement. Ces e « indifférenciés », parmi lesquels on trouve aussi bien les -er finaux des infinitifs que l’e accentué de pere et mere ainsi que la totalité des e entravés, sont pour nous tantôt ouverts, tantôt fermés.

Meigret est le créateur d’un système très personnel, qu’il expose de manière précise en 154286. Pour lui, la distinction fondamentale ne s’opère plus entre e féminin et e sonore, mais entre « e ouuert », dont il précise que la prononciation se situe entre a et e, d’une part, et « e clos » ou « commun » d’autre part. Dans le système orthographique qu’il crée, il garde la lettre e pour figurer l’« e clos » et se sert d’un d’« e caudata » (ę) pour son « e ouuert ». Chacun de ces deux e se subdivise encore en une forme longue ou « masculine », qu’il note, quoique de manière inconstante, par l’accent aigu, et une forme brève ou « femenine » qui n’a pas de signe distinctif. On peut le résumer ainsi :

Aussi étrange que cela puisse paraître, Meigret considère que tous ses e clos ont exactement le même timbre. Il écrit notamment que, dans la phrase « ung homme à [sic] effondré un huys fermé d’une buche ferme, ces deux ferme ne sont en rien differens en substance de voix : mais tant seulement en la quantité de la derniere syllabe du premier fermé, qui est longue, à cause de l’e que vous appelez masculin, & que proprement ie vouldroys appeller e, long : Attendu que la quantité longue, ou brievfe sont es voix, & qu’improprement nous leur attribuons sexe »87. Comme si cela ne suffisait pas, il stipule ailleurs que « no’ joueurs de passíon […] pour le comble du viçe, font une brieue longe : come Sire Pilaté, pour Pilate »88. Il semble aussi admetre que l’e d’infinitifs comme ditter ou toner ne se distingue de ceux des passés simples dítes et fítes ni par le timbre ni par la quantité89. Il est probable qu’il force un peu la réalité90, par goût pour la symétrie et parce qu’un système où chaque voyelle, comme en latin, existe en une version brève et une version longue, est théoriquement séduisant. Il n’en demeure pas moins évident que, pour lui, l’e féminin ne saurait être labialisé : s’il l’était, il ne pourrait pas constituer une sous-classe de l’e « clos ».

Peletier, le principal contradicteur de Meigret, ne manque pas de le critiquer sur son usage des e. Le système qu’il propose, et qu’il applique avec une grande consistance dans son écriture, est sans doute le premier système à « trois e » dont on puisse dire qu’il recouvre assez exactement le nôtre :

Prɇmierɇmant, jɇ vous dì quɇ nous auons an Françoęs troęs sortɇs d’e, commɇ desja à etè obsęrvè par autrɇs : E tous troęs sɇ connoęssɇnt an cɇ mot Fęrmɇte.91

Les trois e de Peletier sont donc :

Il vaut la peine encore d’examiner en détail le système de Ramus, qui emploie la même fonte que Baïf. Alors qu’en 1562, il s’en tient au système à « deux e » des rhétoriciens, gardant le caractère e pour tous les e sonores et réservant l’e caudata pour l’e féminin, il perfectionne son système en 157292. Il distingue :

En 1584, Bèze confirme l’existence des trois e, « clausus », « aperrus » (sic) et « fœmineus ». Lorsqu’il critique ailleurs le fait que les Parisiens prononcent fesant pour faisant, il considère que c’est par la quantité, plutôt que par le timbre, que la prononciation correcte, -ai- donc [è], s’oppose à la prononciation vicieuse (vraisemblablement [ë]). On retrouve donc l’idée, déjà exprimée par Meigret, que l’e féminin, avant de se distinguer par son timbre, se distingue par sa briéveté. De telles descriptions donnent à penser que c’est encore l’e central du français médiéval et non l’e féminin labialisé que décrivent ces grammairiens93.

Son oreille juge de plus intolérables des rimes qu’il attribue à l’influence de poètes « aquitains », et qui apparient des infinitifs en -er ([e]) avec des mots comme Jupiter, hiver ou air, rimes qui, comme on l’a vu, seront plus tard appelées « normandes ». Il confirme en tout cas que ces rimes étaient, déjà de son temps et probablement dès leur origine, considérées comme licencieuses94.

Les bases historiques du système des « trois e » étant ainsi posées, il serait oiseux de détailler l’un après l’autre l’avis des très nombreux grammairiens du xviie siècle qui se sont exprimés sur la question95. Ils continuent à proposer des systèmes qui recoupent grosso modo celui des « trois e », ajoutant çà et là des sous-classes régies par la quantité. Deux faits nouveaux méritent toutefois d’être signalés :

L’opposition [e]-[è] en syllabe accentuée

En syllabe accentuée, il existe un certain nombre de situations où le timbre de l’e fait la quasi-unanimité100 des grammairiens :

Certaines terminaisons très fréquentes nourrissent en revanche le débat des grammairiens :

Les e en syllabe inaccentuée

En syllabe inaccentuée, la situation est beaucoup moins claire : d’une part, les grammairiens doivent compter avec l’opposition e sonore-e féminin, qui éclipse la distinction, plus fine, entre e ouvert et e fermé. D’autre part, une fois acquis qu’un e est sonore, sa qualité ouverte ou fermée est moins nettement perceptible et beaucoup plus variable qu’en syllabe accentuée : ainsi, certains grammairiens, comme Ramus au xvie siècle ou Dangeau au xviie, notent systématiquement comme ouverts tous les e sonores inaccentués. D’autres, comme Peletier, donnent la préférence à l’e fermé. Un troisième groupe s’efforce d’établir des distinctions subtiles, pas toujours de manière très convaincante.

Thurot a essayé, d’après les grammairiens, de dégager les principales situations dans lesquelles, à partir de la Renaissance, un e inaccentué est sonore115. On peut les résumer ainsi :

L’e féminin prévaut dans toutes les autres situations, c’est-à-dire avant tout dans les mots non savants, en syllabe ouverte et en dehors de l’initiale. Les grammairiens hésitent cependant pour un certain nombre de mots qui sont détaillés par Thurot116, comme, par exemple, crecelle, cretin, tresor, dangereux, peter, prevost, frelon, desir, gemir etc… Il existe même des mots savants qui, tombés dans l’usage courant à la Renaissance, ont pris l’e féminin par analogie avec des mots vulgaires : semestre, squelette, Genèse, tenace (alors que l’e s’est conservé sonore dans certains dérivés restés savants, comme parthénogénèse, ténacité). D’une manière générale, on peut admettre que, en ce qui concerne l’opposition e féminin - e sonore, l’usage n’a guère varié depuis la fin du xviie siècle et, par conséquent, que l’usage actuel reflète assez fidèlement celui de 1700. Auparavant, le caractère contradictoire des témoignages des grammairiens peut sembler déroutant. Il faut toutefois garder à l’esprit le fait que, par e féminin, les grammairiens des xvie et xviie siècles entendent encore souvent un e non labialisé, et que l’opposition e sonore-e féminin est par conséquent beaucoup moins nette pour eux que pour nous. Dans les cas où il y a hésitation, on se souviendra que, souvent, e fermé sonne plus « humaniste », alors qu’e féminin est plus « scolastique ».

L’ e dans les clitiques

En plus d’être inaccentués, ces petits mots ont la particularité d’être extrêmement fréquents. Parmi ceux qui comprennent un e dont le timbre peut prêter à confusion, il faut citer :


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