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La norme phonétique : mystification ou réalité ?



L’existence en français d’un bon usage qui, dans les faits, pourrait remonter aux origines mêmes de la langue écrite éclaire d’un jour particulier la notion de norme linguistique. Implicite au Moyen Âge, la norme se trouve en effet, depuis la Renaissance, au centre d’un débat qui n’est pas près de s’éteindre tant il échauffe les esprits. J’essaie de dégager ici les caractéristiques de la norme en matière de prononciation, tout en gardant en point de mire la pratique du chant.

D’un Robert à l’autre

En 1557, Robert Estienne, l’un des premiers grammairiens du français, désigne les lieux et les détenteurs de la langue « de référence » :

Nous […]avons fait un recueil, principalement de ce que nous avons veu accorder a ce que nous avions le temps passé apprins des plus scavans en nostre langue, qui avoyent tout le temps de leur vie hanté es Cours de France, tant du Roy que de son Parlement a Paris, aussi sa Chancellerie & Chambre des comptes : esquels lieux le langage sescrit & se prononce en plus grande pureté qu’en tous les autres.1

Quatre cent dix ans plus tard, un autre Robert, qu’on qualifie de « petit », indique avec soin la prononciation de chaque mot, utilisant les symboles de l’API. Dans l’introduction, les auteurs définissent ainsi leurs « principes généraux de la transcription phonétique » :

D’une manière générale, nous n’avons noté pour chaque forme écrite qu’une seule prononciation. Nous avons pris comme norme la conversation soignée du Parisien cultivé.

Il s’agit donc d’un catalogue de la prononciation réputée « correcte » du français contemporain, établi sur l’avis d’un petit nombre d’« experts », et sur la base d’écrits antérieurs, rien d’autre en fait que le bon usage des grammairiens du Grand siècle, ou celui des plus scavans d’Estienne.

Un rapide survol permet de se convaincre qu’en effet le Petit Robert indique une prononciation unique pour la quasi-totalité des mots. Les seules exceptions qui sautent aux yeux concernent certains e « instables » ([ʃval]-[ʃəval]) dont la prononciation n’est pas constante et quelques consonnes doubles, surtout dans les mots savants ([kɔlɛkte]-[kɔllɛkte]), où le dictionnaire mentionne deux prononciations « correctes ». On note aussi des hésitations quant à la qualité des voyelles ([telyrik]-[tɛlyrik], [kɔ̃dɑne]-[kɔ̃dane], [ɔtɔn]-[otɔn]), mais elles sont ponctuelles, voire exceptionnelles, et ne remettent pas en cause l’aspect lisse et monolithique que Robert propose de la norme phonétique, et qui semble trancher avec les dissensions multiples affichées par les grammairiens du passé.

La norme du passé serait-elle multiple ?

Ceci renforce l’idée, fort répandue aujourd’hui, non seulement dans le public mais aussi chez les historiens de la langue, selon laquelle la norme phonétique, encore très floue à la Renaissance, se serait peu à peu affinée jusqu’à nos jours, en rapport ou non avec les efforts des grammairiens pour codifier la langue. A propos de la situation qui prévalait au xvie siècle, et de la querelle entre Meigret et Peletier, Y. Citton et A. Wyss n’écrivent-ils pas :

Il y a au reste une considérable mystification à parler du français, comme s’il y avait au xvie siècle une norme unique et repérable. La situation est en fait beaucoup plus confuse. Chacun parle – et écrit – le français comme il l’entend, et on ne l’entend pas de la même oreille suivant qu’on soit né à Paris ou à Lyon. Ce sera là une cause constante de divergences entre réformateurs phonétistes : tous prétendront transcrire par leur système le français tel qu’on le prononce, sans se rendre compte qu’il y a un français parlé à Lyon différent, sur quelques points (distinctions entre e plus ou moins ouverts, ouismes etc.), d’un autre français parlé à Paris. En étudiant les doctrines orthographiques qui se veulent phonétistes, on devra garder en mémoire ces diffractions dialectales notablement plus marquées que celle que nous connaissons aujourd’hui.2

Une mystification, vraiment ? Si c’était le cas, tous les efforts pour retrouver une prononciation vraisemblable du français à telle ou telle époque seraient vains, ou alors devraient aboutir à la reconstitution d’une multitude de normes régionales entre lesquelles les chanteurs auraient bien du mal à se frayer un chemin.

Qu’en est-il au juste ? Peletier (du Mans) et Meigret (de Lyon), en affichant leurs divergences, échangent arguments et invectives qui mettent en valeur leur talent pour la dialectique et la polémique. Mais quelle est l’exacte portée de ces divergences pour ce qui a trait à la prononciation ? Citton et Wyss3 en dressent un inventaire précis dont voici quelques points saillants :

Ces divergences ne sont bien sûr pas négligeables, mais remettent-elles pour autant en cause la cohérence de la norme au point qu’il faille appeler à la rescousse Parisiens et Lyonnais pour expliquer le désaccord de deux grammairiens ?

Remarquons tout d’abord qu’en 1550 un tanneur de Lyon et un charbonnier du Mans, parlant chacun son patois natal, auraient eu bien du mal à se comprendre5. Or, Peletier et Meigret, selon toute évidence, se comprennent fort bien. Ils écrivent (et probablement parlent) tous deux la même langue : un excellent français littéraire. Quant aux objets de leurs litiges phonétiques, il n’est pas besoin de faire appel à la géographie et aux dialectes pour les expliquer. C’est à la Cour même, et parmi des gens qui se reconnaissent entre eux comme des « beaux parleurs » qu’on entend, pour un mot donné, des e d’aperture différente. C’est dans cette société très fermée qu’on peut entendre certains archaïsmes, comme les au diphtongués, même s’ils sont minoritaires et en voie de disparition. C’est la prononciation de la Cour qui sert, tant à Meigret qu’à Peletier, de référence. Et c’est parmi les courtisans que se trouvent les plus fervents « ouïstes » comme ceux qui résistent à une telle mode.

On peut bien sûr chercher une origine dialectale à des prononciations comme  noutre pour notre, chouse pour chose, et la trouver, dans le Lyonnais, en Touraine ou ailleurs, mais l’essentiel n’est pas là : l’essentiel est qu’à une époque donnée, ces prononciations figurent parmi celles qu’on entend à la Cour et qui font que les courtisans se reconnaissent entre eux. Comme l’écrit Lodge :

Il faut bien reconnaître que les faits qui nous permettraient d’établir des liens privilégiés entre le parler de la haute société parisienne et le dialecte de quelque autre région de France (par exemple la Touraine) ne sont en définitive guère nombreux. Il est donc plus sage de considérer la norme parlée par les gens « du meilleur monde » comme un choix artificiel de variables empruntées à une multitude de sources (tant parisiennes que régionales), leur principale caractéristique tenant avant tout à ce qu’elles se démarquaient des formes qui avaient cours dans le peuple.6

Il est par ailleurs inexact d’affirmer, comme le font Citton et Wyss,  que les grammairiens du xvie siècle « ne se rendent pas compte » des différences régionales. Ils sont au contraire les premiers à s’accuser mutuellement de « provincialisme », pas forcément à bon escient. Ce qu’ils oublient souvent ou feignent d’oublier, c’est justement que bon nombre de leurs divergences ne sont pas dialectalement marquées mais traduisent la coexistence d’un certain nombre de variantes au sein de la même norme, c’est-à-dire en un même « lieu », socioculturel plus que géographique, celui de la Cour, des grandes institutions et des « gens honnestes ».

Les choses ont-elles fondamentalement changé ? Un simple coup d’œil au Dictionnaire de la prononciation française dans son usage réel permet de répondre par la négative. Réalisé entre 1968 et 1973 sur la base d’une enquête menée auprès de 17 personnes cultivées ayant séjourné longuement à Paris et jouissant d’une position socioculturelle prestigieuse, cet intéressant ouvrage met en évidence de considérables divergences entre les sujets, en ce qui concerne notamment – comme par hasard – l’aperture des voyelles e et o, mais aussi la distribution des a antérieur ([a]) et postérieur ([ɑ]). Comme l’écrit fort justement M. Grammont qui, plusieurs décennies auparavant, a aussi repéré ces variantes individuelles :

Ces légères divergences n’entraînent pas de différence sémantique, ne sont remarquées que de ceux qui font effort pour les observer, et n’empêchent pas l’unité de l’ensemble.7

Il existe donc, dans la prononciation d’aujourd’hui comme dans celle de la Renaissance, des variantes individuelles qui passent à peu près inaperçues et ne trahissent ni une origine géographique ni une extraction sociale peu prestigieuse. Selon A. Martinet et H. Walter, elles toucheraient, à des degrés divers, à peu près un cinquième du lexique. Leur existence ne nuit pas à l’unité de la norme car, à côté des deux, parfois trois prononciations d’un mot qui passent inaperçues, et sont donc tacitement reconnues « correctes », il en est une infinité qui sont exclues. En un mot, l’absence ponctuelle d’unicité ne menace en rien l’unité du tout.

Variantes « neutres » et traits caractérisants

Ces menues oscillations de la norme phonétique, présentes hier comme aujourd’hui au sein de la communauté la plus restreinte des « beaux parleurs », sont sans signification : personne ne les remarque (hormis une poignée de grammairiens, qui ne peuvent s’empêcher de vouloir les réduire !) et chacun s’en accommode sans le moindre problème.

À côté de ces variantes qu’on peut qualifier de neutres, il en existe bien sûr d’autres qui ne le sont pas, soit qu’elles sentent leur terroir, soit qu’au contraire elles marquent le discours soutenu, c’est-à-dire la déclamation ou le chant.

Les premières sont mentionnées à titre d’exemple (ou de contre-exemple) par les grammairiens. En fait, ils sont prompts à qualifier de régionales des prononciations qu’ils désapprouvent pour des raisons théoriques. Le sont-elles toujours autant qu’ils l’affirment ? D’Olivet8, par exemple, prétend trouver « dans la bouche de nos villageois » l’origine de la prononciation chantée de l’e instable ([ø]), probablement parce qu’elle contredit sa conception de la prosodie. Il s’agit en fait d’une articulation recherchée, que Bacilly9 se targue d’avoir introduite dans le chant français pour des raisons ayant trait à l’esthétique vocale.

Les secondes doivent retenir toute l’attention des chanteurs. Parfois éloignées de la prononciation la plus ordinaire car le plus souvent archaïsantes, elles tendent à réduire les imprécisions de la norme qui régit le discours familier. F. Carton10 énumère ces traits caractérisants du discours soutenu, parmi lesquels la lenteur du débit11, la netteté des timbres et des articulations, l’abondance des liaisons, le refus des traits d’identification régionale, etc. La plupart d’entre eux sont issus d’une tradition de plusieurs siècles, ainsi la prononciation soutenue des monosyllabes en -es, démonstratifs, articles ou possessifs (des, les, mes, tes, ces…) : alors que, dans le discours familier, il y a, depuis la Renaissance, oscillation entre e ouvert et fermé ([lɛ]-[le]), les orateurs utilisent traditionnellement et invariablement un e ouvert et long ([lɛː]), usage qu’on retrouve dans le chant. La stabilité du r apical (roulé) dans la déclamation alors que le r dorsal (grasseyé) s’infiltre dans la conversation, la survivance, aux xviie et xviiie siècles, d’une prononciation archaïque des voyelles nasales dans le chant illustrent aussi ce conservatisme et ce resserrement de la norme phonétique qui régit le discours soutenu.

Quelle mystification ?

En définitive, il est parfaitement légitime de considérer la norme phonétique qui, dès la Renaissance et probablement aussi la fin du Moyen Âge, régit le bon usage, et à plus forte raison le bel usage, comme unique et cohérente, ce qui n’exclut nullement quelques oscillations ou diffractions. La mystification, si mystification il y a, consiste plutôt à confondre l’histoire de la prononciation avec celle de l’orthographe.

Au xvie siècle, l’orthographe fait l’objet de délicats pourparlers entre auteurs et éditeurs. Les grammairiens en disputent avec passion. Les tenants des graphies étymologisantes affrontent les partisans du phonétisme, les conservateurs s’opposent aux réformateurs au nom de doctrines dont les prolongements idéologiques sont considérables. Repris au sein de l’Académie, ce débat aboutira au compromis de l’édition de 1740 du Dictionnaire, à partir de laquelle on peut considérer l’orthographe française comme définitivement unifiée. Nous avons là un excellent exemple de pratiques floues et hautement variables qui, peu à peu, se rejoignent en un tout plus cohérent.

Rien de tel en ce qui concerne la prononciation : il n’a jamais existé de « doctrines phonétiques » comparables aux doctrines orthographiques, tout au plus des « modes » superficielles et passagères, que les grammairiens s’empressent d’ailleurs de fustiger ou de railler. Contrairement à l’orthographe, qui est l’affaire des imprimeurs et des grammairiens, la prononciation « correcte » fait l’objet d’une négociation continue, implicite et largement inconsciente. Y participent tous ceux qui, par la naissance ou la position sociale, sont admis dans le cercle restreint des « beaux parleurs ». Il n’y a donc pas, au sein de cette élite, de « spécialistes » de la prononciation auxquels on délègue la compétence de l’établir. C’est la subtile balance entre le désir des individus de se distinguer par leur conversation et leur crainte de l’exclusion qui forge la norme phonétique : elle est une des composantes essentielles du contrôle social.

Ceci admis, il est permis d’imaginer que la norme phonétique, déjà à la Renaissance mais surtout au xviie siècle, ait été, en de nombreux points, plus rigide et plus stricte qu’elle ne l’est aujourd’hui. L’ordre social, et notamment le clivage entre les classes, y était solidement établi. Le clivage était aussi beaucoup mieux marqué entre les patois – langues maternelles – et le français – langue paternelle à laquelle seul un petit nombre d’élus avait accès – qu’au xxie siècle. De nos jours, l’extinction des dialectes a laissé la place à la multitude des français régionaux, qui ne sont quant à eux pas perçus comme réellement distincts du français de référence et dont certains traits sont fortement valorisés dans les régions où ils prévalent. Plus que les patois d’antan, ces actuels régionalismes sont susceptibles d’interférer avec le français du bon usage.

Les chanteurs qui se consacrent à la musique ancienne sont chaque jour confrontés aux ellipses de la notation musicale, aux imprécisions des traités d’interprétation et aux lacunes des ouvrages théoriques. Ils parviennent néanmoins à utiliser ces documents fragmentaires pour construire des interprétations historiquement plausibles et musicalement convaincantes. En comparaison, la norme phonétique, telle qu’elle apparaît au travers des écrits de nos anciens grammairiens, devrait leur sembler précise et limpide. En toute logique, ils devraient s’employer à l’inclure dans leur recherche de style. Seuls l’ignorance des sources, les préjugés et la paresse intellectuelle12 peuvent expliquer qu’ils l’aient si peu fait jusqu’à ce jour.

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Notes

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  1. Robert Estienne, Traicté de la grammaire françoise, p. 3.

  2. Citton et Wyss, Les Doctrines orthographiques, p. 23.

  3. Citton et Wyss, Les Doctrines orthographiques, p. 120 et sq.

  4. Elle consiste à prononcer comme ou ([u]) certains o.

  5. Selon un découpage aujourd’hui assez bien admis, le Lyonnais appartient au domaine franco-provençal. Il n’est donc pas interdit d’affirmer que ces deux artisans parlaient deux langues distinctes, et non pas seulement deux dialectes d’une même langue.

  6. Lodge, Le français, p. 224-225.

  7. Grammont, La Prononciation française, p. 2.

  8. D’Olivet, Remarques, p. 47. Cette remarque ne figure pas dans l’édition de 1736 de la Prosodie.

  9. Bacilly, Remarques, p. 264 et sq.

  10. Carton, Introduction, p. 201-202.

  11. Il s’agit d’une lenteur relative. Voir, en particulier Clerc, Le Débit, qui établit, sur la base de nombreux recoupements, que le débit de la déclamation était en moyenne vif au xviie siècle.

  12. Entendu, il n’y a pas si longtemps, sur les ondes de France Musique, un docte représentant du Centre de Musique Baroque de Versailles qui déclarait par avance vaine toute tentative de renouer avec la prononciation du xviie siècle parce que, expliquait-il avec aplomb, la langue parlée à Versailles était alors fort différente de celle parlée à Paris.