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O



L’histoire de la langue nous a appris que, contrairement aux deux a du français, dont la différenciation fut régie avant tout par leur quantité, c’est le timbre, ouvert ou fermé, qui est prépondérant dans la différenciation des deux e sonores. Pour l’o, troisième voyelle à exister sous deux formes distinctes en français, timbre et quantité sont intriqués d’une manière si complexe qu’il est parfois bien difficile d’y voir clair, ce d’autant plus que d’importants changements phonétiques, survenus après le xiie siècle, ont profondément modifié la physionomie et la répartition des o en français.

L’o en français standard

Selon Grammont1, en syllabe accentuée, l’o final (c’est-à-dire après lequel aucune consonne ne se prononce) est, dans tous les cas, fermé et bref ([o]): pot, tôt, gigot, gros, numéro.

L’o accentué non final (c’est-à-dire après lequel une consonne au moins se prononce) est fermé et long ([o:]) :

Il est ouvert et long ([ò:]) :

Il est ouvert et bref ([ò]) :

Mais les usages ont subi, au cours des siècles, des transformations si importantes que celui qui s’est plus ou moins imposé en français standard n’est complètement conforme ni à une éventuelle tradition savante du bon usage, ni à des lois phonétiques mécaniques. Sa valeur rétrospective est donc assez faible. On notera en passant que, comme pour l’e, les « lois de position » ne sont que très partiellement applicables dans le cas de l’o puisque de nombreux o sont fermés en syllabe fermée.

La distinction entre o ouvert et o fermé est encore plus floue en syllabe inaccentuée. Dans cette position, tous les o, moins tendus qu’en syllabe accentuée, convergent vers une sorte d’« o moyen » qui est, à l’heure actuelle, plutôt ouvert. Ceci est une particularité du français moderne : en des temps plus anciens, c’est plutôt le son [u] qui semble avoir joué ce rôle de o « neutre ».

L’ère des scribes

O accentué, assonances et rimes

Le latin classique connaissait deux variantes, l’une longue et l’autre brève, du même o, distinction qui s’est portée sur le timbre en latin vulgaire et en gallo-roman, o bref s’ouvrant et o long se fermant. Tout comme l’e, ces deux o n’échappent aux diphtongaisons des premiers siècles et, en théorie, ne conservent leur timbre que lorsqu’ils sont entravés. L’opposition o ouvert - o fermé du roman est tout à fait perceptible dans les textes en vers assonancés. On y distingue ainsi2 :

Au xiie siècle, les scribes hésitent encore quant à la manière de noter l’o fermé libre du roman : on trouve indifféremment ou (qui pourrait traduire la diphtongue [ou] aussi bien que la voyelle [u]), o et u, cette dernière graphie se trouvant surtout chez les scribes anglo-normands.

Les textes des premiers trouvères font encore un large usage de la lettre o pour noter l’évolution de l’o fermé tant libre qu’entravé du roman. Au cours du xiiie siècle, c’est la graphie ou qui s’imposera dans les deux cas, lorsque le scribe n’utilise pas eu pour le résultat de l’o « fermé » libre. S’il faut admettre que, à l’origine, o peut – tout comme les graphies concurrentes ou et u – traduire un son diphtongué ([ou], par exemple dans le mot flor), on peut en revanche considérer que, dès lors que, comme c’est déjà le cas chez Gace Brulé7, ou est utilisé dans des mots comme jour (< diurnum), dont l’o, entravé, n’a logiquement pas pu diphtonguer, elle ne traduit plus une diphtongue mais une voyelle simple, et donc un o très fermé dont la sonorité doit tendre vers [u]8. D’autre part, lorsque, comme c’est le cas aussi bien chez Thibaut de Champagne que chez Gace Brulé9, la rime associe systématiquement, et aussi bien au pluriel qu’au singulier, des mots de la série dolo(u)r, valo(u)r, plo(u)r, seigno(u)r, flo(u)r avec des mots comme jo(u)r, to(u)r, seco(u)r, c’est-à-dire le produit d’un o fermé libre avec celui d’un o fermé entravé, en usant indifféremment des graphies o et ou, on doit bien admettre que les deux évolutions, en théorie divergentes, de l’o fermé libre et entravé convergeaient alors vers le son [u] dans la diction poétique de nos trouvères. En fait, tous les o fermés entravés suivent une telle évolution, ainsi fo(u)rme, o(u)rne, fo(u)rche, co(u)ste, mo(n)stre, mo(u)sche, go(u)te, do(u)ble, corro(u)ce, dont l’o se ferme en [u]10.

Mais l’o fermé du roman n’est pas le seul à tendre vers [u] : les o sont , aux xiie et xiiie siècles, marqués par un mouvement général de fermeture, qui fait que bon nombre d’o originellement ouverts seront susceptibles d’atteindre aussi le son [u]11.

La phonétique historique nous apprend en effet que l’o ouvert final ou en hiatus aboutit à [u] dès le xiie siècle (clavu > clau > clo(u); laudat > loe > loue). L’o des mots de la série chose, rose, cose, pose, ose, ainsi que celui de mots comme povre, gros, noble, quant à eux ouverts à l’origine, sont également susceptibles de subir cette tendance à la fermeture12, mais qui est ici contrecarrée par la tradition savante. La conservation de l’o ouvert entravé des mots comme mort, or (< aurum), confort, tort assure la survie du son [ò]. Même pour ces mots, une tendance populaire à la fermeture est parfois perceptible jusque chez les poètes, ainsi qu’en témoignent les rimes confort : secourt, corps : faulbours que Fouché13 trouve encore au xve siècle, mais qui ne représentent qu’une tendance minoritaire. Au xvie siècle, une telle tendance sera récupérée par certains courtisans, et l’on parlera alors d’ouïsmes et d’ouïstes.

Du fait de cette grande mobilité des o et du flou de la graphie, il n’est guère aisé de savoir dans quelle mesure, à l’image de l’opposition [è]-[e], l’opposition [ò]-[o] que permet d’entrevoir l’étude des assonances se maintient dans les poèmes rimés des trouvères.

Chez Conon de Béthune, qui appartient à la première génération, on trouve quelques rimes en o fermé, une seule associant des o libres (humor : flor : amor) avec un o entravé (jor)14, mais aucun o ouvert ne figure à la rime. Gace Brulé nous a laissé, en plus des rimes en -o(u)r déjà mentionnées, plusieurs rimes en -ort dont l’o est ouvert (confort : tort : mort : fort : deport : recort)15 – et qui ne comportent donc ni co(u)rt < currit (il court), curtum (adj. court) ou cohortem (la cour), dont l’o serait fermé. Toutes ces rimes sont pures, mais il n’y a chez lui aucune rime en -ort fermé ou en -or ouvert.

Un peu plus tard, chez Thibaut de Champagne, on trouve plusieurs séries pures en o ouvert, comme confort : recort (< recordat) : tort : deport. Il existe aussi une série cors (< corpus) : fors (< foris) : ors (< aurum) : tresors, dans laquelle n’interviennent donc que des o ouverts, et qui s’oppose aux nombreuses séries du type amors : valors : dolors déjà mentionnées. Mais cet exemple est contredit par la présence du mot cors (< corpus donc o ouvert) dans une série de mots rimant en -ors dont l’o est fermé (tenebrors : amors : aillors)16.

Chez Colin Muset, on a une série or (< aurum) : encor : or ([ò]) en face de plusieurs séries du type amor : color : jor ([o] > [u])17 alors que Thibaut de Blaison n’a laissé que quelques rimes en o fermé et aucune en o ouvert.

Ces faits suggèrent que les trouvères respectaient en général la distinction o ouvert - o fermé, mais ils sont peu nombreux et la régularité qu’ils laissent apparaître pourrait à la rigueur être due au hasard. Pour les étayer, il faut donc avoir recours au corpus plus volumineux que constituent, par exemple, les Miracles de Nostre Dame de Gautier de Coinci.

Ici aussi, l’on est en présence d’un certain flou graphique, le poète (ou plutôt le scribe de référence) utilisant assez indifféremment o et ou, mais aussi parfois eu18, pour noter l’évolution de l’o fermé du roman. On a même une rime ore (< orat) : pleure19, pour laquelle l’interprète doit bien sûr choisir une prononciation uniforme.

Comme chez les trouvères déjà cités, o fermé libre et entravé se confondent à la rime20. On trouve aussi des rimes du type touz (< tottos, tous) : douz (< dulcis, doux) ou toz (< tussem, la toux) : poz (< pulsum, le pouls)21 dont on peut conclure que l’l antéconsonantique originel de dolz et de pulz, vélarisé puis vocalisé en [u], s’est, à ce stade, fondu dans le son résultant de l’o long : selon Fouché22, de telles rimes sont courantes dès 1150. Une rime comme pouz (< pulsum) : Pouz (< Paulus)23 nous apprend que l’aboutissement de o ouvert (ou de au latin) suivi d’un l antéconsonantique (et donc également vocalisé à ce stade) entre lui aussi dans la classe des rimes « en o fermé ». Ce n’était pas encore le cas dans la Chanson de Roland,colp (< col(a)pu, le coup) assonait encore en o ouvert24.

D’une manière générale, o ouvert reste, chez Gautier, rigoureusement séparé de o fermé : ainsi, des mots comme or, nom ou conjonction (< aurum ou hac ora), mort (< mortem ou mordet), cors (< corpus), tous en o ouvert, ne riment jamais avec les mots en -or, en -ort ou en -ors dont l’o est fermé (jor, valor, cort < cohortem, curtum ou currit, etc…). Là, les occurrences sont beaucoup trop nombreuses pour qu’il puisse s’agir d’une coïncidence.

Il existe toutefois quelques irrégularités ponctuelles :

L’examen des rimes de Rutebeuf30 n’apporte pas d’élément divergent. La graphie eu, comme aboutissement de l’o fermé libre, y est nettement plus fréquente que chez les trouvères antérieurs, mais cette classe de mots continue à rimer très régulièrement avec les dérivés de l’o fermé entravé. On a par exemple une rime meilleur : doleur : jour : dosour (douceur) : valour : folour : plour : errour : picheour (pécheur) : tricheour : tour (< turrem) : creatour : jor : sejour, qui mélange allègrement les graphies. Comme chez Gautier de Coinci, les dérivés de l’o fermé restent néanmoins rigoureusement séparés de ceux de l’o ouvert, à quelques exceptions ponctuelles près, comme une rime cors (< corpus, donc o ouvert) : secors (de secorre < succurrere donc o fermé). Chez Rutebeuf, ordre, mot pour lequel Gautier hésite entre o ouvert et o fermé, rime à trois reprises en o ouvert, ce qui est contraire à l’étymologie mais correspond à la prononciation qui a prévalu pour ce mot. Le mot repro(u)che rime en o fermé alors que son o étymologique (< *repropiare) est ouvert. Fouché31 explique la forme reprouche, très fréquente au Moyen Âge, comme une analogie des formes où l’o est inaccentué (repro(u)chier, repro(u)chons…), dont l’o se ferme régulièrement en [u].

Chez Adam de la Halle, la graphie o pour o fermé a presque complètement disparu au profit de ou et eu, avec avantage à la première de ces deux graphies. O fermé reste donc parfaitement séparé de o ouvert. Seule exception à signaler, une rime labors (< labores donc labours) : cors (< corpus)32.

En définitive, on conclut que les trouvères respectent fort bien l’opposition o ouvert - o fermé qui caractérise déjà les poèmes assonancés, mais avec les particularités suivantes :

Si l’on passe maintenant au xive siècle, et au Roman de Fauvel, on ne constate pas de changement majeur. Dans le texte du roman proprement dit, les o fermés sont, le plus fréquemment, notés ou, o restant minoritaire et eu rare. Comme chez Rutebeuf, ord(r)e rime en o ouvert et on trouve la forme analogique reprouche36. Au titre de menues irrégularités, on peut signaler le mot borne (< *botinam, avec o ouvert), écrit une fois bourne, et qui rime à deux reprises avec bestorne dont l’o est en principe fermé, ainsi qu’une rime force : pour ce, tout à fait isolée37. Dans les interpolations musicales, on retrouve les longues séries de rimes en -o(u)r, -o(u)rs ou -o(u)rt, caractéristiques des pièces lyriques du siècle précédent38. Ici aussi, o ouvert est rigoureusement séparé de o fermé, o fermé libre et o fermé entravé se confondant à la rime.

L’examen des rimes de Machaut est sans surprise. Ici, les séries de rimes en -our mêlant des o fermés libres et entravés sont innombrables. Je citerai seulement la pièce Vez ci les biens que ma dame me fait39, entièrement bâtie sur soixante-quatre rimes en -our. Pour noter l’aboutissement de l’o fermé, la graphie ou domine de manière écrasante, o étant complètement absent et eu très minoritaire. La distinction o fermé (ou ou eu) - o ouvert est parfaitement respectée.

Considéré sous l’angle des rimes en o, le xve siècle est celui du tournant, voire de la rupture : Charles d’Orléans, s’il laisse encore, comme par inadvertance, échapper quelques dolours, douçours et plours40, accorde maintenant la préférence à la graphie eu pour l’aboutissement de l’o fermé libre. À ces rares exceptions près, et sans parler de quelques treuve, labeure et sequeure41, on peut dire que, chez lui, la distribution des graphies o, ou et eu en syllabe accentuée correspond à celle qui a prévalu en français standard. L’un de ses rondeaux est même construit sur l’opposition des finales -ours (< o entravé) et -eurs (< o fermé libre et o ouvert dans le monosyllabe cor) :

Par vous, Regard, sergent d’Amours,

Sont arrestez les povres cueurs,

Souvent en plaisirs et doulceurs,

Et maintes fois tout au rebours.42

Un tel poème aurait été impensable moins d’un siècle plus tôt, car alors, il aurait été compris comme trois rimes en -ours et un cueurs orphelin.

Villon tourne carrément le dos aux séries de rimes en -our où se mêlaient les étymologies. Les o fermés libres (à l’exception, bien sûr, de celui d’amour) sont systématiquement notés par eu. Certains verront, dans ce triomphe de douleur sur doulour, la victoire, bien tardive, du français parlé à Paris. Il y a plus à dire, peut-être. Le Testament nous donne encore, une seule fois, citant un proverbe qui est un condensé du mode de vie courtois :

« De chiens, d’oyseaulx, d’armes, d’amours »,

Chascun le dit a la vollee

« Pour ung plaisir mille doulours. »43

Comme elle paraît ici décalée, cette dyade amour : doulour, emblématique de l’esprit courtois ! Et comme il devait alors paraître nécessaire de la faire éclater et de rompre ainsi avec la tradition courtoise en bannissant doulour de la poésie française !

Mais ce n’est pourtant pas avec Villon que plour, flour et doulour auront dit leur dernier mot. On trouve encore ces formes, quoiqu’occasionnellement, dans ces chansonniers qui, d’Italie en Espagne en passant par la Bourgogne, témoignent jusqu’à l’aube du xvie siècle du rayonnement de la chanson française dans les cours européennes44. Mais elles font désormais figure d’archaïsmes un peu précieux.

Un coup d’œil aux traités de Seconde rhétorique rassemblés par Langlois, qui ne sont, et de loin, pas toujours en phase avec la pratique des versificateurs, permet les observations suivantes :

Tout cela rend maintenant nécessaire un recentrage sur la voyelle o en tant que signe graphique. En effet, une bonne partie des rimes qui, à l’origine de notre poésie lyrique, étaient rendues par le caractère o, ont, au xve siècle, définitivement glissé vers les digrammes ou et eu qui, de manière stable et irréversible, se prononcent désormais [u] et [ø], ce qui a eu pour effet de rétrécir considérablement le champ des rimes « en o ». En fait, seules demeurent dans cette catégorie une partie des formes qui, originellement, assonaient « en o ouvert », soit celles qui ne se sont pas, comme clou et coup, fermées en [u] aux xiie et xiiie siècles, auxquelles viennent s’ajouter quelques mots savants ou autres emprunts. Comme il n’est pas possible de connaître le timbre de ces o sur la base de critères étymologiques, il faut bien prendre comme référence la prononciation du français standard moderne et chercher chez les poètes anciens des rimes qui, à nos oreilles, sonneraient en « [o]-[ò] ».

Vu sous l’angle de l’o graphique, l’œuvre de Charles d’Orléans permet de répertorier les catégories de rimes suivantes (j’excepte les cas où o est suivi d’une consonne nasale, traités au chapitre des voyelles nasales) :

On le voit, le catalogue est d’une pauvreté extrême. Certaines de ces catégories sonnent pour nous en [ò] (-ors, -ort, -ol(l)es, -orte), les autres en [o]. Rien ne permet pour l’instant de savoir s’il en allait de même au xve siècle. Quoi qu’il en soit, il n’y a chez Charles d’Orléans aucune rime qui, pour nous, serait en « [o]-[ò] ».

Chez Villon, le vocabulaire est plus divers et les catégories plus nombreuses mais moins fournies :

Apparemment, il existe ici quelques irrégularités. Ainsi, cette série où bouche rime avec des mots en -oche, et cette autre où se mêlent des mots qui sonnent pour nous en [ò] (botes, crotes, marmotes…), en [o] (costes, ostes pour côtes, hôtes) et même en [u] (crostes pour croûtes, mais la leçon n’est pas certaine). La rime trop : Jacob est aussi pour nous en « [o]-[ò] » ; cela tient moins à la nature de l’o qu’au fait que, aujourd’hui, on ne prononce pas la consonne finale du premier alors qu’on prononce systématiquement celle du second, le timbre de l’o s’adaptant « mécaniquement » à cette pratique. On remarque aussi la rime arrouse : mouse : tallemouse, dont le premier mot se prononce aujourd’hui en [o] (… et les suivants ne se prononcent plus du tout !). Enfin, fait encore exceptionnel, un mot en -aulx rimant avec os montre que, en parisien vulgaire en tout cas, la diphtongue au s’était probablement déjà simplifiée48.

Quant aux traités de Seconde rhétorique, ils respectent en général l’opposition o-ou, avec les exceptions suivantes, dont l’importance relative est minime :

En revanche, leur approche de ce que nous considérons aujourd’hui comme l’opposition [o]-[ò] est nettement plus flottante :

En fréquence absolue, ces exemples de rimes « [o]-[ò] » sont plutôt rares, mais compte tenu du peu de contextes consonantiques où un o pour nous fermé est susceptible de rencontrer à la rime un o pour nous ouvert, leur importance relative est considérable. Ils montrent que, probablement, les compilateurs des traités de Seconde rhétorique n’ont aucun égard à ce qu’est pour nous la distinction [o]-[ò]. Cela mérite d’être relevé même si, bien sûr, ces listes de mots leonins et plains sonnans ne reflètent que d’assez loin la pratique des « vrais » rhétoriqueurs, c’est-à-dire des poètes eux-mêmes, ce d’autant plus que, comme on l’a vu, certaines de ces rimes « [o]-[ò] » se trouvent aussi chez Villon.

Autre fait à relever : l’apparition de la diphtongue au dans quelques séries de mots en -o- de l’Art et science de rhétorique, ce qui montre que, pour le compilateur des listes en tout cas, elle s’était déjà simplifiée en o. Ce traité date vraisemblablement du premier quart du xvie siècle : la fusion au-o qu’il annonce, même si on en trouve déjà un exemple chez Villon, n’en mettra pas moins longtemps encore à se généraliser dans la pratique des poètes.

Au xvie siècle, Clément Marot se permet encore quelques clamours52, les autres mots de cette série étant systématiquement écrits en -eur. On ne trouve pas, chez lui, d’exemples des ouïsmes des courtisans. La recension des rimes en o de ses Œuvres lyriques donne le résultat suivant :

Le catalogue, établi sur plus d’une centaine de rimes en o, est plus riche que celui de Charles d’Orléans, mais reste nettement en retrait par rapport à Villon. Sur les dix-sept catégories qu’il contient, seule une petite minorité est susceptible de recevoir des mots rimant (pour nous) en [o] et en [ò] : -ol(l)e, -osse, -ot(t)e et, selon que l’s final est prononcé ou non, -os/-oz. Et l’on trouve néanmoins roole : volle et Ecosse : grosse. La graphie roole est intéressante : elle nous montre qu’on considérait alors cet o comme long, ce qui n’empêchait pas de le faire rimer avec un o bref.

Chez Ronsard, ou plutôt dans l’échantillon de son œuvre que représentent les quatre premiers livres d’odes et le Bocage de 1550 ainsi que la totalité des Amours, on trouve la forme nouds54, pour nœuds, exemple tardif d’un o fermé libre aboutissant à ou. On note aussi quelques rimes qui, à nos oreilles, associeraient un o avec un ou : crope (pour croupe) : Europe, trope (pour troupe) : Europe, jalose : chose, Caliope : trope, reboute : oute (pour ôte), bouche : approuche, pouvre (pour pauvre) : decouvre, approuche : couche, trop. : Penelope, trop. : Sinope55. Ronsard trouve le besoin de justifier les licences que constituent ces oscillations entre o et ou, et dont seule une partie peuvent être qualifiées d’ouïsmes, dans son Abrégé d’art poétique :

Tu pourras aussi à la mode des Grecs, qui disent ounoma pour onoma [mots en caractères grecs dans l’original], adjouster un u, apres un o, pour faire ta ryme plus riche plus sonante, comme troupe pour trope, Callioupe pour Calliope.56

Peu importe ici la forme la plus « régulière » ou la plus courante de ces mots. Le caractère sonant de la rime passe ici avant la fidélité à la langue spontanée.

Il y a extrêmement peu de rimes « [o]-[ò] » dans notre échantillon : vole : pole, l’os : dos, l’os : flos57. Il faut relever cependant que, si l’on soustrait aux 300 à 400 rimes en o examinées celles appartenant aux catégories dans lesquelles on trouve au moins une rime « [o]-[ò] » d’une part et, d’autre part, celles appartenant aux catégories, les plus nombreuses et les mieux fournies, dans lesquelles il ne peut exister de telles rimes, il reste en tout et pour tout à peine cinq rimes, constituant les catégories -ode, -odes et -osses, dans lesquelles des rimes « [o]-[ò] » seraient susceptibles de se trouver et semblent de fait avoir été évitées. On peut donc dire que Ronsard, tout comme ses prédécesseurs, produit aussi peu de rimes « [o]-[ò] » qu’il en évite.

Dans les Regrets et les Antiquités de du Bellay, on a, comme chez Ronsard, Calliope : troppe ainsi que l’os : enclos et cotz (=coqs) : dos, alors que dans l’Art poétique de Peletier, on a grosse : noce et rolle : parolle58. Aucun de ces poètes n’ose associer o et au à la rime.

À l’exception d’une rime atourne : orne isolée, Jodelle distingue strictement o de ou. Il cède, une fois également, à l’ancienne tradition courtoise en rimant clamour et amour59. Une rime repos : corps60, hardiment licencieuse, mise à part, il semble éviter les rimes « [o]-[ò] », mais il y a trop peu d’occurrences pour qu’on puisse être sûr que cela n’est pas dû au hasard. Il est probablement le premier auteur à rimer o et au avec une certaine régularité. On trouve chez lui de nombreuses rimes nostre(s)/vostre(s) : autre(s)61 et, plus isolées, adores : restaures, fautes : hostes, faute : hoste, oste : faute et mauls : los62.

Chez Malherbe, plus trace d’ouïsmes ou des licences de la Pléiade : o et ou sont strictement séparés. On trouve aussi une (et une seule) rime autres : vostres. Colosse : fosse est la seule rime « [o]-[ò] » que j’aie relevée dans ses oeuvres poétiques63.

Dans leurs dictionnaires de rimes, Tabourot et La Noue adoptent des points de vue différents mais complémentaires :

Tabourot est encore marqué par le mélange o-ou que préconise et pratique Ronsard, ce qui ne l’empêche pas de se moquer ici ou là des courtisans ouïstes64. Il admet ainsi adobe et adobé (pour adoube et adoubé), la rime -offle : ouffle sans réserve et la rime -offe : -ouffe « si tu veux Ouister », et range Noé avec les mots en -oué, couste avec ceux en -ote.

À propos de mots en -oude, il écrit :

Les nouueaux courtisans pourront rimer ces mots auec ceux en ode, puisque ils se plaisent a prononcer, o, en ou. comme,

Ie m’accoumoude

Auec le coude,

Pour voir les pous

De l’houme grous.

Or deuinez si pous signifiera pouls ou des pots d’un gros homme.

À propos des mots en -oule :

Rime bien avec olle, principalement en ce siecle, ou tous les os sont tellement enflez, qu’on en fait des ous, & des fols des fous.

À propos des mots en -oupe :

Je mets icy ope & oupe ensemble, non pas que ie vueille deuenir ouyste, mais parce que nos Poetes François tout au contraire rendent ou en o, comme Ronsard qui rime Croupe contre Calliope, & escrit Crope.

À propos de ceux en -ourde :

Les Ouystes de nostre temps ont licence de rimer ourde contre orde, encor que difficilement ie m’y accorde.

Et finalement, à propos de ceux en -ose :

Quelques-vns riment avec les mots en ouse, ostant l’u, & disent Tholose, Espose, & tout le contraire des ouystes.

Mais, à part ces licences dûment signalées, ou et o sont, chez lui, nettement séparés.

Il mentionne aussi en passant l’usage, désormais archaïque, consistant à rimer en -ou- les mots en -eu-. Ainsi, à propos de oure :

Quasi tous les anciens Poetes François riment eure & oure : comme ils ne font point de difference entre eu & ou.

Exemple

Qu’elle coure

En peu d’houre :

Vers son doux

Amouroux.

Encores en retenons nous l’vsage en beaucoup de mots : comme ialoux &c.

C’est à juste titre qu’il mentionne le mot jaloux (< zelosum) qui, avec amour, espous, loup, fait partie des rares mots dont l’o fermé libre n’a pas passé à eu. À propos du mot amour / ameur, on pourra consulter l’article de Schmitt.

Fait important, il n’a absolument aucun égard à la distinction [o]-[ò] que fait le français standard. Il admet en effet sans restriction grosse : atroce, rode (de roder) : ode et il range pêle-mêle en une seule catégorie geole, mole, pole, roole, controlle avec obole, symbole, colle, viole etc… Il range coste avec cotte, hoste ou oste avec hotte dans la catégorie des mots en -ote. À la rubrique -oste, il écrit :

Oste selon l’escriture, mais selon la prolation, ce n’est qu’un o accentué d’un grave accent, oste, coste, prevoste, &c. que tu verras sous ôte.

La rubrique -ôte étant inexistante, il est probable qu’il renvoie simplement à -ote.

Enfin, il admet quelques rimes associant o avec au, comme -offe : -auffe, -ostre : -autre, -ore : -aure, -o(t)s : -aux. Les rimes obe : aube, -oce : -auce, -ode : -aude, -oge : -auge, -oche : -auche, -ole : -aule, -ope : -aupe, -ose : -ause, -ote : -aute, -ove : -auve ne sont pas explicitement admises, mais il n’est pas possible de savoir si Tabourot omet de les autoriser ou s’il les désapprouve en raison d’une différence de timbre ou de quantité.

La Noue est, comme il se doit, plus retenu et plus subtil. Il ignore totalement les clamours et doulours des « anciens poètes » et, quoique présents, les ouïsmes sont relativement rares chez lui : goulfe, giroufle, arrouze, etc. Il s’efforce, comme à son habitude, de distinguer brèves et longues, et c’est là que son travail devient, pour nous, le plus intéressant : ainsi, il fait la différence entre, d’une part, un -osse « bref » (bosse, chassebosse, cosse, colosse, carrosse, brosse), auquel il associe les mots en -oce, et, d’autre part, un -osse « long » (adosse et dérivés, fosse, enosse et dérivés, grosse, engrosse, desengrosse) auquel il associe les mots en -ausse. De même, il sépare on ne peut plus nettement les mots en -ot(t)e (pénultième brève) de ceux en -oste « où on ne prononce point l’S  » (pénultième longue), avec lesquels il rime la « terminaizon » -aute, qui n’en diffère, dit-il, « que d’orthographe ». On retrouve donc, à peu de chose près et exprimée en termes de quantité, la distinction que, en français standard, on analyse au premier chef comme une opposition [ò]-[o]. Moins conforme à l’évolution ultérieure de la langue est son traitement des mots en -ol(l)e (pénultième brève) au nombre desquels, à côté de parole, vole, cole etc., il range geole, mole, pole et controle, ce qui ne l’empêche pas de réserver au seul mot rosle (avec quelques dérivés) une catégorie -osle (pénultième longue) qu’il apparie à -aule.

D’une manière générale, il interdit, ou voudrait interdire, en raison de leur différence de quantité, les rimes -o- : -au- dans les catégories suivantes : -obe : -aube (cette rime n’est pas expressément autorisée), -ode : -aude (« on ne les assemblera s’il n’est plus que necessité »), -ofe : -aufe (« c’est grande licence »), -oge : -auge (« sonne mal »), -oche : -auche ( « s’accommode mal »), -ope : -aupe (« rude »), -offre : -aufre (admise à condition d’allonger -offre). Mais, comme dans ce dernier cas, il laisse presque toujours au poète la responsabilité d’enfreindre ces règles par « necessité ». C’est alors au diseur de s’adapter en « baillant l’accent long » aux pénultièmes brèves, pratique qu’il recommande aussi pour les rimes en a. Toutes ces rimes associeraient, en français standard, un [ò] à un [o].

En revanche, il admet sans restriction ou presque les rimes suivantes : -ost : -aud : -aut, -ore : -aure (restaure constitue à lui seul cette catégorie), -oze : -auze (c’est-à-dire -ose: -ause), -o : -au, -os/-osts : -aus/-auds/-auts, qui seraient pures en français standard.

Il désapprouve les rimes -ot (bref) : -ost/-aud/-aut (long), ce qui est conforme à sa logique, et probablement à une opposition de quantité qui était, pour lui, réelle. Il critique aussi la rime -ots : -os/osts/-aus/-auds/-auts : pour lui, la marque du pluriel, en règle générale allongeante, ne semble ici pas suffire à conférer « l’accent long » à la (très) brève finale -ot. Tous ces o, il va sans dire, sont fermés en français standard.

Que conclure de la confrontation entre la fine analyse de La Noue et la pratique des poètes qu xvie siècle ?

Examinant les « rimes classiques », Straka65 retrouve quelques-unes des rimes « [o]-[ò] » déjà évoquées :

Il relève aussi des rimes -ole : -aule (parole, ecole : saule, epaule) chez La Fontaine, mais il ne se préoccupe pas des autres rimes -o- : -au-. Enfin, l’essentiel de sa discussion porte sur des rimes en -ome et en -one, dont l’o était probablement dénasalisé au xviie siècle, mais dont la discussion doit néanmoins s’appuyer sur l’histoire des voyelles nasales.

Reprenant le théâtre de Corneille, on constate que les rimes « [o]-[ò] » y sont tout à fait exceptionnelles : rôle(s) : parole(s), pôle : parole, ne représentant pas plus de cinq occurrences67 sur un corpus qui doit bien compter soixante mille vers. Les rimes autre(s) : vôtre(s)/nôtre(s) sont extrêmement nombreuses chez Corneille : plus de cent cinquante occurrences. Assez fréquentes aussi sont les rimes cause(s) : -ose (dispose, oppose, chose, etc.) : plus de cinquante occurrences, mais il faut relever que l’au de cause est d’origine savante et que, s’il a été, à une époque ou une autre, diphtongué, ce ne peut être que par analogie avec d’autres mots dont l’au provient de -al + consonne. Ces deux catégories mises à part, les rimes -o- : -au- restent étonnamment rares : ôte : haute, ôte : faute, encore : Maure (dont l’au est savant), haut : tôt, faut : tôt68, représentant moins de dix occurrences.

À l’issue de ce survol de l’histoire des rimes en o, on retiendra particulièrement les points suivants :

O inaccentué

En gallo-roman, rappelons-le, tous les o brefs du latin classique tendaient à s’ouvrir, alors que les o longs et les u brefs convergeaient vers un o fermé. Au ve siècle, la diphtongue au latine s’était simplifiée en o ouvert. Au vie siècle, ceux des o inaccentués qui n’ont pas disparu – avant tout ceux qu’on trouve en syllabe initiale – se confondent en un o fermé dont la réalisation sonore tendra vers [u]69.

Pour la portion du Moyen Âge qui intéresse les chanteurs, grosso modo la période 1150-1500, on peut donc considérer que les o inaccentués, quelle que soit la graphie employée (o ou ou), sont, sauf exception, des [u], ou en tous les cas des o très fermés. Ainsi, il n’y a pas lieu de se demander si dolor, morir, doter, sovent, voloir, soleil, rosée, porquoi se prononçaient différemment de doulor, mourir, douter, souvent, vouloir, souleil, rousée, pourquoi : les deux graphies, qui apparaissent alternativement et sans logique apparente dans nombre de textes poétiques, sont la traduction d’un seul et même son qui, s’il n’était pas un [u] aussi tendu que l’ou en syllabe accentuée, devait néanmoins être un o extrêmement fermé. Bon nombre de ces ou sont restés fermés jusqu’à nos jours.

L’analogie a pu favoriser le maintien de [O] en syllabe initiale inaccentuée. Ainsi, des mots comme mortel, portail ont-ils pu conserver un o plus ou moins ouvert par analogie avec mort, porte. De même, oser ou poser ont-ils pu maintenir leur o par analogie avec les formes dont l’o est accentué comme ose et pose. Pour ces mots, comme le suggère Fouché, les deux variantes ([O] et [u]) ont pu coexister70. L’apparition de o longs, suite à la chute d’un s ou à la vélarisation d’un l implosifs s’est produite aussi en syllabe inaccentuée. Moins stables que sous l’accent, ces o longs ont pu tendre à s’abréger dès le xvie siècle.

Le son [u] représente donc, au Moyen Âge, une sorte de o « neutre », auquel on aboutit « par défaut », et qui n’est pas sans analogie avec l’e féminin : l’e inaccentué par excellence. Et la comparaison peut être poursuivie pour la Renaissance. De même que, sous l’influence des réformes dites « érasmiennes » de l’enseignement, bon nombre d’e sonores seront réintroduits aussi bien en latin qu’en français, les o inaccentués repasseront en nombre de [u] à [O], pour aboutir à l’usage qui prévaut en français standard, où, en vertu d’une logique pas toujours évidente, couleur et vouloir ont été conservés mais coloré et volonté ont été « rétablis ». À cet égard, le xvie siècle est donc une période d’instabilité et d’hésitation, car contre la tendance savante à ouvrir les [u] existe aussi une tendance affectée à fermer les [O] en [u], longtemps très vivace parmi les courtisans qualifiés d’ouïstes, mais qui s’éteindra dans les premières décennies du xviie siècle.


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