O (suite)

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L’ère des grammairiens

En 1529, Tory71 disserte sur l’aspect motivé de la lettre o, dans laquelle il voit, à la suite de Martianus Capella, une représentation de la forme des lèvres : « Le O. veult estre pronunce dung esprit & son, sortant rondement de la bouche ». Il évoque o bref et o long latin et, également, l’omicron et l’omega des Grecs, mais n’établit aucun parallèle avec le français.

En 1531, Dubois, Picard d’origine, considère l’o (avec l’i et l’e) comme une voyelle d’ouverture moyenne, par opposition à a qui est ouvert et à u qui est fermé. Pour lui, o, comme a et i et contrairement à e et u, n’a pas changé de prononciation en passant du latin au français : il ne connaît donc qu’un seul o. Il se sert en revanche des « diphtongues » o^u et a^u et e^u, qu’il coiffe, comme toutes ses diphtongues, d’un accent circonflexe à cheval sur les deux voyelles. Il ne décrit pas précisément sa prononciation de o^u, qu’on pourra selon toute vraisemblance considérer comme très proche de [u]. Quant à a^u et e^u, il n’est pas possible de savoir s’ils sonnaient pour lui réellement comme des diphtongues ou s’ils tendaient vers leur prononciation actuelle72. En syllabe accentuée, il donne une distribution o-ou-eu qui est à peu de chose près conforme à celle du français standard. Tout au plus hésite-t-il entre coè, co^uè et cue^uè pour queue, entre clo^u et cle^u (forme qu’il signale comme picarde) pour clou. Il ne connaît pas la peur, mais seulement la pa^ur, la po^ur ou même la pa^uo^ur. En syllabe inaccentuée, la distribution o-ou est aussi très proche de celle qui a finalement prévalu : po^urcellet et ro^uséè, pour porcelet et rosée, font figure de rares exceptions alors que les formes plo^urer, demo^urer et flo^urir, qu’on trouve chez lui, sont régulières et sont restées longtemps en concurrence avec nos modernes pleurer, demeurer et fleurir, qui sont analogiques. Enfin, il réserve sa diphtongue a^u au produit de al + consonne roman et ne l’utilise donc pas pour les produits des au latins. Pa^uure, donné pour pauvre (< pauperem) à côté de la graphie traditionnelle poure, est une exception73.

Meigret, Lyonnais comme chacun sait, est aussi le plus ouïste des grammairiens. Les ouïstes étant fort bien représentés à la Cour dans la seconde moitié du xvie siècle, je suis loin d’être convaincu qu’il faille voir un lien de causalité exclusif entre ces deux particularités. C’est en 1542, dans son Traité touchant le commun usage de l’escriture françoise, qu’il expose la version la plus radicale de sa doctrine sur l’o :

Venons maintenant à l’o, le quel ie treuue en la langue françoise estre quelquefois prononcé ouuert, comme en cor, corps, corne, mort, & autrefois clos, comme en tonner, foller, non, nom : dont es aucuns nous adioustons ung v, comme en amour, pouuoir, nous, le quel aussi nous escriuons sans v, comme quant nous dizons noz peres nous ont faict de grans biens, & toutefois autant y à il de difference en leur prononciation [c’est-à-dire entre la prononciation de nous et celle de noz] qu’il y a entre deux gottes d’eau : Parquoy ie dy que veu que nous auons des vocables ou le simple o faict autant en l’escriture que la diphtongue ou, que nous deussions corriger ceste façon d’escrire : car il n’est point de mention de la voyelle v, en toute la langue françoise faisant diphtongue auecq l’o, attendu qu’il faudroit par necessité que nous l’oyssions en la prononciation, tout ainsi que nous l’oyons en la diphtongue eu, & qu’il feit vne telle resonance en vne syllabe qu’il fait en ce mot cohue, hors qu’il est prononcé par division.74

Le nœud du problème est donc le suivant : Meigret rechigne à noter par un digramme (ou) un son qu’il ne perçoit pas comme une diphtongue, mais comme une simple voyelle, et qui est bien, en réalité, un o, fermé au maximum. Comme, par ailleurs, la graphie o a été et est encore, au moment où il écrit, abondamment utilisée pour noter le son [u] – l’o nasal de tonner, non a pu être très fermé dès le Moyen Âge et le mot go(u)tte devait assez universellement être prononcé en [u] – il ne préconise rien moins que l’abandon de la graphie ou. Ce qui lui pose un autre problème : comment distinguer graphiquement o ouvert de o clos ?

Et au regard de l’o ouuert il participe de l’a, & o & est bien rare en la prononciation françoise auecq ce qu’il ne se treuue, comme i’ay dict, qu’en aucuns vocables deuant r, comme en cor, corne, corps, mort, fort, bord, or : Ausquelz on pourroit donner vng point au dessus comme cȯr, cȯrps, mȯrt, pour denoter l’o ouuert, & escrire du simple o tous autres vocables que nous escriuons auecq la diphtongue ou. Et ne doit non plus l’o estre diphtongué en pour, court, amour, & ainsi de tous autres o, qu’en corone, bonne, bonté, coller, doleur : Attendu que la prononciation ne se trouuera point autre es vngs qu’es autres.75

Le projet est maintenant clair… Mais Meigret n’aura pas le culot nécessaire à le mettre en application dans son orthographe réformée, dont il énumère ainsi les voyelles :

Nous auons donc, a, ę, ouuert, e clós, i, ou, clós (aotremęnt ne l’oze je noter), o ouuęrt, u.76

On notera tout d’abord qu’il coiffe l’o du mot clos de l’ « accent aigu » qui est chez lui une marque de longueur, créant donc implicitement un o long, auquel répond un ou (ou o clos) long qu’il utilise dans lóups (au pluriel) par opposition au ou bref de loup (au singulier)77. On retrouve par conséquent la même double dichotomie qu’il a mise en œuvre pour l’e mais qui, dans le cas de l’o, n’est qu’ébauchée.

Force sera ensuite de constater que, dans l’usage qu’il fait des graphies o pour « o ouvert » et ou pour « o clos », il n’est guère éloigné de l’usage graphique le plus commun, et donc pas – mais est-ce son fait à lui ou celui de ses imprimeurs ? – si ouïste qu’on aurait pu le croire de prime abord. N’écrit-il pas, quelques lignes au-dessus de son énumération des voyelles : « Ao regard de noz ançętres, il’ lę’ nous ont noté… », rétablissant implicitement la distinction nos-nous qu’il cherchait à abolir huit ans plus tôt. Il semble d’ailleurs avoir mis à profit ces huit années pour élargir la classe de l’o ouvert :

Qelq’ affinité q’ęyt l’o ouuęrt auęq l’ou clós, il’ ne peuuent toutefoęs ętre proferez l’un pour laotre : ny ne nou’ sera loęzible de prononçer trop, come troupe, ne tort, come tour : ne de dire corse, trosse pour course, trousse.78

Il « découvre » donc ici des o ouverts qu’il avait, explicitement ou non, désignés comme clos en 1542 ou dans sa préface du Menteur. Et à Peletier79, qui lui reproche d’avoir écrit troup, noutre, clous, nous anciens et, inversement, coleur, doleur, prononciations qu’il assimile au « vicɇ » de la « Gaulɇ Narbonnoęsɇ, Lionnoęsɇ, e dɇ quelquɇs androęz dɇ l’Aquiteine », Meigret rejette la faute sur ses imprimeurs et fait le grand écart :

Tu me demandes ao surplus qi m’a aprins a prononçer troup, noutre, clous ? ou a’ tu trouué qe j’aye dit q’il le falłe fę́re ? Tu deuoęs premieremęnt sauoęr de moę si j’auouę çete façon la d’ecrire : car qant a moę je n’ey jamęs balłé copíe qe je ne l’aye lęssé ao bon plęzir de l’Imprimeur, tęllemęnt qe selon la diuersité d’eus il lęs ont ecrit aotremęnt, come tu ne le saroęs níer : car trop ęt ecrit tęl q’il doęt ętre, ao tretté de l’ecritture.

[…]

Ę qant a coleur, ę doleur si tu vsses bien regardé çe qe j’ey dit de l’o ouuęrt ę du clos, tu vsses trouué qe lę’ Françoęs ont dę’ vocables ambigúes qi n’ont ne l’o ouuęrt tęl qe nou’ le prononçons ęn trop, vol, bloc, mort, fort, Róne : ne parelłemęnt l’ou clous tęl qe nou’ le dizons ęn prou dous doulłęt couureur : de sorte qe nou’ ne proferon’ pas couleur comme couureur : ne douleur, come dous, ę doulłęt, aosi ne dizon’ nou’ pas coleur come col, ne doleur come dol : lę’ qels si tu veus repręndre on pourra aosi dire qe nous ecriuons mal Rome, conduire, compozer, come, comęnt, home, done, qi soneroę́t ęnçor plus clós si m, ę n, y etoę́t doubles come tu lę’ dis y deuoęr ę́tre : ny ne trouueras ęn tous çeus la qe l’o y soęt einsi ouuęrt come nou’ le prononçons ęn Cóme ville d’Italíe, ę nom d’un seint compaŋ̃on de seint Damyan. Ę qant a roje dont tu blames lę’ Lionoęs ę aotres, il’ te le pourroę́t debattre contre Rome, ny ne trouueras home qi díe du contrę́re, qe l’o ouuęrt ne l’ou clós sone n’ęn l’un n’ęn l’aotre, ęn leur exçellęnçe, come il’ font ęn Roc, froc, col, prou, d’ou, douçe. Ę pourtant a faote de charactere moyęn, il lę’ faot lęsser ao bon plęzir de l’ecriuein : combien q’il doęt auizer de suyure çeluy dont la prononçíaçíon approçhe le plus.80

Meigret finit par déboucher sur un compromis, une sorte de « zone grise », entre le blanc de l’o ouvert ([ò]) et le noir de l’o clos ([u]), et qui recoupe donc, en tout cas partiellement, ce que nous entendons aujourd’hui par o fermé ([o]). On aurait aimé qu’il incorpore dès l’origine cet o « moyen » à son système phonétique, et qu’il en cerne mieux les limites et la distribution dans le lexique en lui réservant une marque ou un caractère spécial. Mais, alors que l’o ouvert de vol, mort ou froc et l’o clos, c’est-à-dire l’ou, de prou et douce étaient sans doute bien fixés par le « bon usage » du temps, celui-ci était probablement trop hésitant en ce qui concerne les timbres intermédiaires pour permettre une discrimination aussi fine des voyelles postérieures. Dans sa réponse à Peletier, il est trop sur la défensive, et trop préoccupé à rectifier sa doctrine sans perdre la face, pour qu’on puisse prendre à la lettre ce qu’il écrit. De plus, il se sert de plusieurs exemples où o est suivi d’une consonne nasale : le problème de l’aperture est alors parasité par celui de la nasalité.

Le problème de l’o chez Meigret passe aussi par celui de la diphtongue ao : celle-ci prend la place de la graphie traditionnelle au, dans laquelle il n’entend pas le son de l’u ([y]). En écrivant « loyaos, aotre », etc., Meigret témoigne de la survivance jusqu’au xvie siècle de cette diphtongue, consécutive à la vocalisation de -al- antéconsonantique roman, et qui s’est finalement simplifiée en o. Il est nettement moins crédible lorsqu’il écrit « paoure, Paol » pour pauvre et Paul : dans ces mots, l’au graphique, restitué à la Renaissance, n’est qu’un calque du latin et la diphtongue qu’il traduit s’était, comme on l’a vu, déjà simplifiée en o au ve siècle. Il est donc vraisemblable, si effectivement il prononce [paOvrë] et [paOl], qu’il se laisse ici contaminer par la graphie et qu’il tombe dans la « folle ę aodaçieuze bętize », dont il accuse Guillaume des Autels, de « corrompre le vif pour satisfę́r’ a la portrętture ». Ailleurs, n’écrit-il pas, en bon ouïste, pouure, à coup sûr plus proche de sa prononciation habituelle, qui devait osciller entre [pOvrë] et [puvrë]81 ?

Peletier n’est guère bavard sur l’o. Il est conscient de l’évolution qui a fait passer certains o latins à eu et a remarqué que, « anciennɇmant », on disait doulour, coulour, langour, sauour, etc. Il explique le changement par la « plus grand’ douseur » du son eu. Dans sa pratique orthographique, il donne à o, ou et au une distribution qui est quasiment superposable à celle du français standard ; « voulonte, voulontiers, rigoreux » sont donc de rares survivances de l’usage médiéval82, auquel il est fidèle également lorsqu’il écrit « pourɇ » et « Pol » (pour pauvre et Paul). Il marque quelques rares o de l’accent aigu qui lui sert, tout comme à Meigret, de marque de longueur : « ótɇ, ótant » (formes du verbe ôter), « tót », mais il écrit simplement « rolɇ »83. Finalement, il n’est manifestement pas d’accord avec la diphtongue ao de Meigret, « car sans point dɇ fautɇ il t’út autant valu mętrɇ un o simplɇ ». Il se prononce donc pour le maintien de la graphie au, tout en soulignant sa proximité avec la voyelle o, proximité qu’il fait remonter au latin classique84. On se souviendra qu’il ne s’autorise pas pour autant à faire rimer o et au dans ses Œuvres poétiques. Selon Morin85, au pourrait correspondre chez Peletier à une diphtongue [òu], mais l’hypothèse reste invérifiable.

Tout comme Meigret, Ramus s’y prend à deux fois pour régler son compte à la « barbarie » de l’orthographe française. En 1562, il propose un système peu ambitieux dans lequel il place une voyelle o (et une seule), et deux « diphtongues » ou et au, notées de manière traditionnelle. Il précise bien, toutefois :

Le’ diftongęs ecritę’ par au, ou, eu, nę repondęt point au son c’elę’ sinifięt, car l’u n’i e’ point oui, com’il et en pui, mui : & veritablęment l’Italien, e l’Espaŋol exprimę lę son cę nous ecrivons ou, par la seulę voielę u, e par lę memę nou’ pourion’ dirę cę se’ troe’ sons cę nous ecrivons au, ou, eu, nę son’ cę simplę’ voielęs, e cę nous aurions en sęla bęzoin dę troe’ caracterę’ nouveaus.86

Ce n’est qu’en 1572 qu’il met ce projet à exécution et réserve des caractères nouveaux à ses « diphtongues » qui n’en sont pas. Il utilise à cet effet la fonte qu’il partage avec Baïf, et qui offre des ligatures ą (au), ù (ou) et ö (eu), permettant de traiter graphiquement ces fausses diphtongues comme de vraies voyelles. Il met ainsi en place un système de dix voyelles, dont sept sont ouvertes parce qu’elles « se proferent la bouche plus ouuerte  », et trois apparaissent « fermées 87» parce qu’elles se prononcent « la bouche plus serree & plus arrondie ». Les sept voyelles ouvertes sont, dans l’ordre, a, ą (qui est toujours long), les trois e, ö, i. Les trois « fermées » sont : o, ù et u88. Mais que recouvre au juste cette classification ? Il est vraisemblable que, chez lui, l’idée d’ouverture recouvre à la fois ce que nous entendons par aperture et par écartement. En termes plus prosaïques, qu’une voyelle soit ouverte « en large » comme l’i ou « en long » comme l’a, elle demeure, pour lui, ouverte. L’opposition ö-u ([ø]-[y]) est déjà, en revanche, ressentie comme celle d’une ouverte et d’une qui ne l’est pas. Plus postérieurement, ù et o ([u] et [o] ?), fermées, ou plutôt serrées, s’opposent à ą ([ò:] ?), qui pourrait donc être un o ouvert et long. Malheureusement, l’usage que Ramus fait de ses voyelles est rigoureusement calqué sur la graphie la plus conventionnelle et n’est donc pas dicté par de réelles considérations phonétiques. On trouve par exemple pąvrę, Pąl, pour pauvre et Paul, qui montrent que ą ne devait guère sonner différemment de o, et même aussi ąék, ąérbę et sąant pour avec, adverbe et savant89, qui ne se sont, selon toute vraisemblance, jamais prononcés autrement que comme a suivi de u consonne, c’est-à-dire v ([av]), et donc en aucun cas comme la voyelle ą : jolie illustration de l’influence qu’avait malgré lui sur ce pionnier de la distinction u-v (ou son imprimeur), une orthographe traditionnelle qu’il décrie par ailleurs. D’un autre côté, Ramus écrit supo, apo pour suppôt, appôt, et il ne marque donc en aucune façon le caractère long de ces o90.

Un peu plus tard, Théodore de Bèze, qui est un adversaire déclaré des orthographes phonétiques, décrit la voyelle o comme résonnant sous la voûte du palais, de manière plus claire que l’a mais moins obscure que la diphtongue ou, ce qui lui permet d’épingler au passage les Berrichons, les Lyonnais et quelques autres, auxquels il reproche de prononcer ou pour o91. Il a noté le défaut inverse chez les Dauphinois et les Provençaux. Il range ou et au au nombre des diphtongues, mais il confère à la première le son de l’u des anciens Romains et des Allemands (incontestablement [u]), et à la seconde un son qui diffère peu voire pas du tout de celui de la voyelle o (parum vel nihil admodum differat ab o vocali). Il reproche même aux Normands de faire entendre séparément a et o, ce qui est la prononciation que Meigret, trente ans plus tôt, préconisait contre l’avis de Peletier92. Pour Bèze, au est toujours long alors que o l’est dans rost, tost. Vostre et nostre ont l’o long lorsqu’ils suivent le mot qu’ils déterminent (ie suis vostre, patenostre) mais bref dans le cas contraire (nostre maison, vostre raison), ce qui annonce l’opposition notre-nôtre qui s’est aujourd’hui portée sur le timbre93. Nulle part, on ne trouve d’allusion à une éventuelle différence d’aperture entre au, o bref et o long.

Au xvie siècle, le Montois Bosquet94 semble bien le seul à distinguer trois apertures différentes : un o « ouvert » pour ôrt, bôrne, môrt, Apôstre, côsté, hostilité, nostre, post, colle, folle molle ; un o « moyen » pour occir, office commun, connivence et un o « clos » pour combien, ombre, tondre, fondre, obeïr, odiëux, monopole ainsi que pour l’interjection ô. À cela il ajoute la diphtongue ou qu’il entend comme un « son mêlé », c’est-à-dire, vraisemblablement, comme une vraie diphtongue.

On l’aura compris : il serait vain de chercher, chez les fondateurs de la grammaire française, une élaboration théorique qui corresponde de près ou de loin au système auquel se réfère la phonétique moderne, à savoir les trois voyelles postérieures, [ò], [o] et [u]. Cela est étonnant, car, pour ce qui est de l’axe antérieur du système, les voyelles [a], [è], [e], [i] ressortent d’une manière très nette des écrits des grammairiens du xvie siècle. Comment interpréter ce défaut de symétrie ?

On peut bien sûr considérer que les oppositions vocaliques de l’axe postérieur du système étaient déjà en place telles que nous les connaissons aujourd’hui, et que les grammairiens étaient sourds. Cette hypothèse simplificatrice fait surgir aussitôt la question de savoir pourquoi ils étaient sourds « par derrière » et non « par devant »… Je crois au contraire qu’il faut admettre que les premiers grammairiens faisaient ce qu’ils pouvaient pour démêler l’écheveau, mais que les usages qui prévalaient alors, même dans le microcosme de la Cour, étaient trop divers pour qu’il fût possible d’en dégager une théorie pleinement cohérente. Les rimes de l’époque confirment cette hypothèse : le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne recèlent pas une régularité qui aurait échappé à l’observation des grammairiens de la Renaissance.

Le plus étonnant est que le flou persiste. Il ne semble pas exister, aux xviie et xviiie siècles, un seul grammairien95 qui ait brossé des oppositions de timbre entre voyelles postérieures un tableau à la fois clair et conforme au français standard. Au milieu de ce désert, il faut donc accueillir comme un petit miracle ce paragraphe de la fameuse grammaire de Port-Royal, qui date de 1660 :

Et de même l’o ouvert et l’o fermé, côte et cotte, hôte et hotte. Car quoique l’e ouvert et l’o ouvert tiennent quelque chose du long, et l’e et l’o fermés quelque chose du bref, néanmoins ces deux voyelles se varient davantage par être ouvertes et fermées, qu’un a ou un i ne varient par être longs ou brefs ; et c’est une des raisons pourquoi les Grecs ont plutôt inventé deux figures à chacune de ces deux voyelles, qu’aux trois autres.96

Non seulement, Arnaud et Lancelot distinguent ici un o ouvert et un o fermé, mais encore, ils se servent de paires minimales, ce qui devrait combler d’aise les linguistes. Le problème est que c’est l’o long de hôte et côte qui est qualifié d’ouvert alors que l’o bref de hotte et cotte est qualifié de fermé. Pour Thurot97, il est évident que l’o ouvert de Port-Royal est en fait un o fermé ([o]), et vice-versa. Au nom de quoi se livre-t-il à ce tour de passe-passe ? J’ai pour ma part de la peine à le suivre et j’admets jusqu’à preuve du contraire que, pour Arnaud et Lancelot, l’o de hotte et cotte est effectivement plus fermé (au sens d’une aperture moindre) que celui de hôte et côte. Blegny, dont le traité paraît en 1667 semble du même avis lorsqu’il décrit le son de la « diphtongue » au, traditionnellement associé à celui de l’o long, « comme un o que l’on prononce à bouche ouverte »98.

Les autres grammairiens du xviie siècle ne reconnaissent en général qu’un seul o, sur la sonorité duquel ils ne s’étendent guère, alors qu’ils consacrent de longs développements aux différents timbres de l’e. Parmi eux, Oudin, qui doit encore lutter contre certains ouïsmes :

L’o François se prononce fort ouuert, contre l’opinion impertinente de ceux qui le veulent faire prononcer comme ou, quand il est deuant m ou n : car ceux qui parlent bien ne disent iamais houme, coume, boune, &c. & bien que plusieurs, disent chouse pour chose, il ne s’y faut pas arrêter.99

Pour lui, la « diphtongue » au « se prononce comme nostre o : chaud, hault : chót, hót », où l’accent sur les o n’est autre qu’une marque de longueur100. Quelle que soit l’aperture absolue du ou des o d’Oudin, il faut relever que l’effort articulatoire qu’il réclame est bel et bien un effort d’ouverture.

Chifflet se souvient des ouïstes, qui sont en 1659 une espèce menacée, voire disparue. Il nous gratifie au passage d’un fort joli tableau de mœurs sur la pratique de la déclamation :

I’ay veu le temps que presque toute la France étoit pleine de Chouses : tous ceux qui se piquoint d’estre disers, chousoint à chaque periode. Et ie me souuiens qu’en vne belle assemblée, vn certain lisant hautement ces vers : Iettez luy des lis & des roses, Ayant fait de si belles choses : quand il fut arriué à Choses, il s’arresta, craignant de faire une rime ridicule ; puis n’osant démentir sa nouuelle prononciation, il dit brauement Chouse. Mais il n’y eut personne de ceux qui l’oyoint, qui ne baissast la teste, pour rire à son aise, sans lui donner trop de confusion. Enfin la pauure Chouse vint à tel mespris, que quelques railleurs disoint que ce n’estoit plus que la femelle d’un Choux.101

Il est extrêmement succinct concernant l’o, dont il considère qu’il « se prononce comme celui des latins ». Quant à la « fausse diphtongue » au, elle « se prononce par tout comme vn simple ô : animaux : comme animôs  faute, comme fôte  ». Le circonflexe est bien sûr à prendre comme une marque de longueur et n’apporte aucune information sur le timbre. C’est à « ceux de Provence & du Languedoc » que Chifflet reproche de prononcer a-o.

Quoiqu’en pensent Chifflet et ses collègues, il ne fallait pas nécessairement être languedocien pour se souvenir de la diphtongue au, comme en témoigne le Picard Lartigaut, en 1670 :

L’-o n’a qu’une sorte de prononciation. ce serêt coronpre l’e̍criture & le parler, que de l’anployer au lieu de l’-au ; à moinz qu’on ne le prononce sansiblemant.

Il et vrê que la prononciacion de l’-au aproche beaucoup de ce̍le de l’-o ; mês cant on s’e̍coute bien, l’on treuve que̍que dife̍rance de l’une à l’autre :

Eczanple

boté, & – bauté ; haut, & – o, vautre, & vostre, &c.

nous ne prononsons point l’-au si grosie̍remant que les e̍trangers, qui y mêtent deus -a, come s’il y-avêt -aautem, auudis, &c. toutefoiz la diférance que nous y métons, coi que pluz mode̍re̍e, ne lêse pas d’être sansible à toute orêlle de̍licate. & il faut être Poe̍te, je veus dire, être en lisance, pour fêre rimer -vostre, avec -autre.102

Il est certain que, d’un point de vue strictement phonétique, ce témoignage ne correspond plus à l’usage dominant, dans lequel au et o étaient confondus depuis longtemps. Néanmoins, l’inconfort qu’il exprime face aux rimes o : au était probablement partagé par les « grands auteurs classiques » qui, on l’a vu, hésitent très longtemps à s’y laisser aller.

En 1687 encore, Hindret ne s’étend guère sur le timbre de l’o. Ce n’est que lorsqu’il traite de la quantité qu’émergent un o long et un o bref, comme le montre le tableau 1103.

O brefs

O longs

-or, -ord et -ort : 

castor, tresor, de l’or, essor,

bord, nord, acord, d’abord, milord,

port, fort, effort, renfort, reconfort, etc.

 

-o + consonne(s) + s 

Les mêmes au pluriel*

 

 

des abricots, des matelots, des mots 

  -os 

clos, repos, heros, gros, dos 

Pénultièmes féminines terminées par une consonne…

… qui se prononce : 

orge, sorte, amorce, borgne, orme, borne, recolte, escorte, porte 

… qui ne se prononce pas : 

hôte, coste 

-obe : 

garderobe, je dérobe, etc. 

-obe/-aube : 

lobes*, globe*, aube, daube 

 

-or(r)re : 

adore*, implore*, ignore*, honore*, encore*, more*, metaphore*, j’abhorre*, éclorre*, etc. 

-oble, obre : 

noble, vignoble, Grenoble 
sobre, opprobre, octobre 

 

-oce : 

escoce, noce, atroce, croce, feroce 

-auce : 

sauce, Beauce 

-oche : 

coche, poche, broche, cloche, proche, roche, etc. 

-auche : 

débauche, fauche, gauche 

-ocre : 

ocre, médiocre 

 

-ode : 

mode, methode, commode, brode, code, periode 

-aude : 

Claude, fraude, badaude, chiquenaude, emeraude 

-ofre : 

ofre, cofre 

-aufre : 

gaufre 

-oge : 

loge, Limoge, déroge, etc. 

-auge : 

auge, bauge, jauge, sauge 

-ogue : 

astrologue, dialogue, prologue, drogue, vogue, dogue 

 

-ole : 

capriole, idole, boussole, viole, Nicole, parole, obole, faribole, hyperbole, etc. 

-ole/-aule : 

geole, mole, pole, vole*, enjole, Gaule, espaule, saule, roole, (ainsi que controoleur) 

-ope :  

sincope, horoscope, envelope, galope, etc. 

-aupe : 

taupe 

-ople : 

sinople 

 

-oque : 

coque, moque, troque, coque, etc. 

 

 

-ose : 

chose, roses, dose, alose, expose, propose 

-osse : 

bosse 

-osse/-ausse : 

grosse, fosse, fausse, chausse, sausse, endosse, engrosse 

-ostre : 

nôtre langue, vôtre parent 

-ostre : 

le nostre, le vostre, apostre 

-ote : 

hote, bote, flote, pilote, galiote, cote 

-ôte/-aute : 

côte, hôte, ôter, maltôte, faute, haute, Plaute 

-oxe : 

orthodoxe, équinoxe 

 

« diphtongue » au : 

Laurent, Paul, aurore, taureau (première syllabe), crapaud, auprès, autant, austérité, autorité, automne 

  

En général longue : Aune, Baune, pauvre, jaune, guimauve, etc. 

Tableau 1. O long et O bref selon Hindret.

L’astérisque signale les mots dont l’o, long pour Hindret, ne correspond pas à un o fermé dans l’usage standard.

À part les quelques exceptions signalées, l’o long d’Hindret correspond de manière étonnamment précise à l’o fermé du français standard, mais celui-ci ne nous dit nulle part s’il réservait un timbre particulier, ouvert ou fermé, à tout ou partie de ses o longs.

On ne saurait passer sous silence l’avis de Dangeau, dont les qualités de phonéticien sont amplement reconnues par les linguistes modernes. Dans son Premier discours qui traite des voyèles, il énumère cinq « voyèles Latines, puisqu’èles se trouvent dans la langue Latine au moins de la manière dont nous la prononsons présantemant, & que c’est de l’alfabet Latin que nous avons amprunté les caractères dont nous nous servons pour les exprimer », à savoir : A, e (c’est-à-dire e fermé), i, o (sans précision aucune) et u. Il leur ajoute cinq voyèles Fransoises : ou, eu, au « tel qu’il est dans la prèmière silabe de hauteur », è (ouvert) et e (féminin). Il dit aussi :

J’ai fait une nouvèle voyèle de au tel qu’il est dans la prèmière silabe de hauteur : je sai bien qu’il ressamble un peu au son de l’o tel qu’il est dans la prèmière silabe de colère, mais quoiqu’il lui ressamble un peu il en est assés difèrant pour faire une nouvéle voyèle & ceus qui ne remarquent pas cète difèrance sont sujets à tomber dans des prononciations vitieuses.104

On a donc ici l’affirmation d’une différence de timbre, mais dont la nature exacte n’est pas définie. Il précise sa doctrine dans la Suite des essais de granmaire :

Le son de (o) qui est une des voyèles que je nome voyèles labiales, s’exprime :

1° par la lètre o, come dans la prèmière silabe du mot promètre.

2° le même son s’exprime quelquefois par les lètres a, u, comme dans le mot troupeau, ces deus caractères a & u servent aussi quelquefois a exprimer un son qui aproche fort de celui de (o) & qu’on antand dans le mot de hauteur, mais ce second aproche si fort de celui du simple (o) qu’on les confond souvant l’un avec l’autre, & que l’on pouroit ne les conter que pour une même voyèle qui a quelquefois un son fermé & quelquefois un son ouvert, cela diminûroit le nombre de nos voyèles, & ne seroit peutêtre pas trop dèraisonable.105

Dangeau semble donc considérer que l’au de troupeau se prononce de la même manière que l’o de promettre et, probablement, celui de colère. S’agirait-il, comme le suggère Ekman106, de ce qu’il entend par o fermé, auquel cas l’au de hauteur serait un o ouvert ? Bien malin qui pourra le prouver. On reste donc, malheureusement, une fois de plus sur sa faim.

Reprenant les écrits de Dangeau, Boindin107, vers 1709, reconnaît à certaines voyelles, notamment o, trois « modification » : l’une nasale, et les deux autres, respectivement « aiguë » (comme dans cotte) et « grave » (comme dans côte). La modification grave est, pour o comme pour a, è et eu associée à une voyelle longue (tâche, tête, jeûne). Mais dès lors que Boindin fait parfaitement, comme tout bon grammairien, la différence entre é (e fermé), pour lequel il n’admet aucune modification, et è (e ouvert), pour lequel il admet les trois modifications mentionnées, on ne saurait en déduire que o grave correspond pour nous à un o fermé et o aigu à un o ouvert. De plus, Boindin va même, dans un autre chapitre108, jusqu’à qualifier de fermée la variante aiguë et d’ouverte la variante grave, rejoignant en cela la terminologie d’Arnaud et Lancelot.

Un peu plus tard, d’Olivet apporte encore un témoignage intéressant dans sa Prosodie. Traitant de la quantité des syllabes, il écrit, au début du paragraphe concernant l’o :

Quand il commence le mot, il est fermé, & bref, excepté dans ōs, ōser, ōsier et ōter, où il est ouvert, & long : aussi bien que dans hōte, quoiqu’on dise hŏtel, & hŏtellerie.

Puis :

OBE. Long, & ouvert dans glōbe, & lōbe. Bref, & fermé ailleurs.109

Par la suite, il ne parle plus que d’o longs et d’o brefs, sans précision de timbre. Considère-t-il que l’o long est, d’une manière générale, ouvert alors que l’o bref est, d’une manière générale, fermé ? Il sera difficile de l’établir. Le tableau 2 répertorie les o brefs et longs d’Olivet110.


O brefs (et fermés ?)

O longs (et ouverts ?)

-obe : 

de manière générale 

 

glōbe*, lōbe* 

-ode : 

de manière générale : mŏde, antipŏde 

 

je rōde 

-oge : 

de manière générale : elŏge, horlŏge, on derŏge 

 

dans ce seul mot : Dōge* 

-ole : 

de manière générale 

 

drōle, pōle (mot absent de l’édition de 1736), geōle, mōle, rōle, contrōle, il enjōle, il enrōle 

Pour mettre de la différence entre il vole, il vole en l’air, & il vole, il dérobe, plusieurs le font long dans le dernier sens. 

-or : 

de manière générale : castŏr, butŏr, encŏr, sonner du cŏr, un cŏr au pied, bŏrd, effŏrt 

-ors : 

hōrs*, alōrs*, trésōrs*, le cōrps*

  -ore/-orre : 

de manière générale : encōre*, pécōre*, Aurōre*, éclōrre* 

  -os/-ose : 

de manière générale : ōs*, propōs, dōse, chōse, il ōse

-ot : 

de manière générale 

 

impōt, tōt, dépōt, entrepōt, suppōt, rōt, prévōt 

-ote : 

de manière générale : hotte, cotte 

 

hōte, cōte, malcōte, j’ōte 

-otre : 

vŏtre serviteur 

 

apōtre, le vōtre, le nōtre

  -au- dans les terminaisons féminines: 

āuge, āutre, āune, āube, tāupe 

-au- final suivi d’une consonne: 

Paul 

 

hāut, chāud, chāux, fāux

-au- suivi d’une syllabe « masculine  » et -au final : 

D’Olivet le décrit comme douteux, mais, à part dans l’édition de 1736 où il utilise un signe spécifique pour les « douteuses », il le marque du signe de la brève : ăubade, ăudace, ăutonne, ăugmenter, ăuteur, joyău, coteău. 

 

Tableau 2. O long et O bref selon d’Olivet.

L’astérisque signale les mots dont l’o, long pour d’Olivet, ne correspond pas à un o fermé dans l’usage standard.

Ici aussi, si l’on excepte le cas d’o suivi d’un r qui, quelle que puisse être sa quantité, est probablement de tout temps resté ouvert, ainsi que celui de quelques mots isolés, les o longs correspondent d’assez près aux o fermés du français standard. La « diphtongue » au, quant à elle, est systématiquement associée à l’o long, excepté en finale absolue où elle s’est, aux yeux d’Olivet, abrégée, observation à rapprocher de celle de Dangeau, qui reconnaît une différence de timbre entre l’au (ouvert ? ) de hauteur et celui, final (et fermé ?), de troupeau.

Les doctrines sur la quantité des o de La Noue, Hindret, Olivet, même si elles ne sont pas rigoureusement semblables, font apparaître une régularité impressionnante dans la détermination des o longs qui, en bonne partie, se trouvent correspondre aux o fermés du français standard. Une telle correspondance, chacun en conviendra, ne saurait être fortuite : la phonétique historique, suivant en cela Thurot, semble avoir admis que ces o longs étaient déjà fermés au xviie siècle. Cette doctrine a la faiblesse d’occulter un fait extrêmement important : de Ramus à d’Olivet, presque tous les grammairiens qui se risquent à analyser le timbre de l’o long (ou de l’au) le qualifient… d’ouvert. Bien sûr, ils n’expliquent pas de manière précise ce qu’ils entendent par les qualificatifs fermé et ouvert appliqués à l’o, ce dont profite Thurot, qui fait de ce problème une simple question de dénomination. Je ne parviens pas, pour ma part, à me représenter les contorsions intellectuelles auxquelles auraient dû se livrer les premiers grammairiens pour parvenir à qualifier d’ouvert le son [o] et de fermé le son [ò], alors que, dans le même temps, ils distinguaient d’une manière parfaitement adéquate un e « ouvert » ([è]) d’un e « fermé » ([e]) et que, dès 1542, l’un d’entre eux avait défini le son [u] comme un o « clos ». Je persiste donc, jusqu’à preuve du contraire, à penser que, lorsqu’un grammairien parle d’un o « ouvert », c’est bien d’un son de grande aperture qu’il veut parler. Il est assez étonnant que les phonéticiens aient jusqu’à ce jour passé si rapidement sur la question 111.

En fait, ce n’est qu’en 1757 que Thurot112 trouve enfin un grammairien, en l’occurrence Harduin, qui mentionne une correspondance entre un o qu’il qualifie de « sourd » et qui « approche du son ou » et l’o long du français. La formulation est loin d’être claire, et le témoignage ne fait pas le poids face à ceux, plus précis et plus nombreux, qui vont en sens contraire, il semble néanmoins annoncer l’o fermé du français standard.

Mais la question n’en est pas pour autant tranchée de manière définitive : Beauzée, par exemple, en 1767, est encore très proche de Boindin : il ne distingue, s’agissant de l’aperture, qu’un seul o, qui connaît deux « accents » (ou « inflexions ) différents, l’un aigu, comme dans « cote » (pour nous, « cotte ») et l’autre grave, comme dans « côte » :

Une voix orale est grave, lorsqu’étant obligé d’en traîner davantage la prononcation & d’appuyer en quelque sorte dessus, l’on sent que l’oreille, indépendemment de la durée plus longue du son, y apperçoit quelque chose de plus plein, de plus nourri, pour ainsi dire & de plus marqué. Une voix orale au contraire est aigüe, lorsque la prononciation en étant plus légère & plus rapide, l’oreille y apperçoit quelque chose de moins nourri & de moins marqué, & qu’elle en est, en quelque manière, piquée plutôt que remplie.113

Rien dans cette description qui évoque l’aperture de la voyelle : la meilleure preuve qu’on se trouve dans un tout autre registre réside dans le fait que, distinguant parfaitement e fermé d’e ouvert, Beauzée établit une sous-distinction entre e ouvert aigu (il tette [tèt]) et e ouvert grave (la tête [tè:t]) Quant à savoir exactement en quoi réside, si elle ne concerne pas l’aperture, cette distinction de timbre, on en est réduit aux conjectures : liée à la longueur de la voyelle, elle en distingue probablement une variété plus tendue ( ou « grave ») d’une variété moins tendue (ou « aiguë »). On peut aussi imaginer que, lorsqu’il profère pour lui des paires commme cotte / côte ou tette / tête, Beauzée abaisse mélodiquement la voix sur le second terme de chaque paire114.


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