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Les groupes de consonnes

L'ère des scribes

Les consonnes géminées

Dès les plus anciens textes, la graphie du français, en partie sous l'influence de celle du latin, comporte des consonnes doubles ou géminées, mais les usages ne sont que faiblement consistants. La Chanson de Roland, et plus particulièrement le manuscrit d'Oxford, connaît par exemple le double c (succurrat, pecc(h)e, proecce, Occian) mais on y trouve aussi sucurance, sucurez, sucurs, sucurre1, le double f (suffraites, suffrir, affrike, affrican, naffret, puroffrid, afflictiun, desaffret, offrendes) mais on y trouve aussi sufraite, safrez, nafrez, le double t (tramette, regrette, mettre, carettes) mais on y trouve aussi metrai, trametrai, metez2.

Le scribe se sert fréquemment du double l – en particulier dans le prénom du héros, Roll(ant) – mais presque toujours dans un contexte suggérant l palatal : bataille, orguillus, muillers etc.3 Il double, assez fréquemment aussi, les consonnes nasales (mm, nn), ce qui pourrait traduire des voyelles nasales.

Toujours en position intervocalique, le double r se trouve de manière consistante dans un certain nombre de vocables : Sarraguce, perrun, sarrazin, errer, guerre, furrel, perre (pour Pierre et pierre), curre, arrabiz, nurrir, arrement, quarrel, resurrexis, querre, mirre (pour myrrhe), curreies, marrenes4. On note en particulier les opposition perrons / esperon, pere / perre, qui sont rigoureusement observées ainsi que celles, presque consistantes (le scribe « oublie » une seule fois le double r du premier terme), entre guerre et guere, curre (pour courir) et cure5 On trouve aussi quelques inconsistances isolées : une occurrence de parrastre qui s'oppose à plusieurs parastre, une hésitation pour des mots comme carre, care, carier, carettes (pour char, charrier etc.) qu'on rapproche de l'incohérence orthographique qui règne aujourd'hui encore dans cette famille de mots6. Curieusement, ter(r)e revient systématiquement (plus de 80 occurrences) avec un seul r, alors qu'on retrouve le double r attendu dans les composés plus savants : terremoete, enterrez, enterrerent7. Le double r marque aussi et surtout les futurs des verbes irréguliers : durrez, purrat, verrez, orrat8. La consistance générale de ces usages indique que, dans le cas d' r graphiquement simple et double, le scribe traduit une réalité phonétique qui est vivante dans sa langue : plutôt que de marquer un r articulé deux fois, la graphie rr distingue vraisemblablement r « fort » roulé d'r faible « battu ».

Le double s n'est pas utilisé systématiquement chaque fois que la sifflante sourde [s] a prévalu en position intervocalique. On a par exemple asalt, asaillir, asez, asemblet, aseger, asis, asoldre, asourer, resaillir, desevrer, resembler, resortir, desuz, resurrexis, seisante 9, tous cas où l's se situe à la limite entre le préfixe et le radical (ou, dans le dernier, entre le radical et la désinence), frontière qui, manifestement, suffit à signaler l'absence de voisement. Dans les autres cas, s géminé correspond de manière globalement consistante à la sifflante sourde intervocalique ([s]) du français standard. Il n'y a guère de raison que cette graphie représente un son différent (par exemple un s doublement articulé). Quelques inconsistances du type conoisance – conoissent, laissent – laiset, poissent – poisant peuvent en témoigner10.

Tirées d'un texte assonancé, ces observations doivent être complétées par l'examen d'un des premiers textes rimés. Le scribe de Saint Brandan, tout comme celui de Roland, a recours à des consonnes doubles. En se limitant à celles impliquées dans une rime, on trouve nublece : detrecce, merveille : öeile, garnisse : perise11 qui confirment l'impression selon laquelle ces consonnes doubles ne sont guère plus que des artifices graphiques. Alors que le scribe est très inconsistant dans sa manière de noter le double r, les rimes montrent au contraire que la distinction entre r « fort » et r « faible » est scrupuleusement observée par le poète, indépendamment du caractère parfois discordant de la graphie du manuscrit : terre : guerre, terre : querre, frerre : ere (imparfait de estre), quere : terre, terre : serre, terre : conquerre, quere : terre, freres : peres, frere : ere, truverent : desirerent, sujurnerent : turnerent, freres : leres, clere : frere, peres : enteres (pour entieres), miserere (mot latin) : frere, targerent : rechargerent, guerrere : arere, nafrerent : erent, ariverent : aviverent, alerent : regarderent, truverent : espeirerent. pere : arere, perent : erent, rivere : plenere12. Bien sûr, le timbre des e constitue ici une interférence, puisque l'associations r simple - e fermé (e3) et r double - e ouvert (e1) est à peu près systématique.

Indépendamment du timbre de la voyelle précédente, l'opposition -rr- / -r- se maintiendra à la rime de manière pratiquement constante. Chez Rutebeuf, pour ne citer qu'un exemple, les mots en -aire/-ere ([è]) comme taire, plaire, contraire ne riment jamais avec terre, querre, serre13. Plus tard, dans les Amours de Ronsard, on trouve les rimes terre : erre : enserre : guerre, terre : verre : erre : guerre, terre : erre : deterre : desserre, guerre : terre, erre : terre : enserre : desserre, terre : guiterre, hierre : terre, terre : lierre : serre : guerre, terre : serre, lierre : serre, serre : terre : enferre : guerre, guerres : terres, guerre : reserre, guerre : enferre, terre : guerre : enferre : desserre, terre : enferre : guerre : reserre, enserre : guerre, enterre : serre : atterre : terre, terre : verre : guerre, serres : enferres : pierres : guerres, terre : guerre : enferre : serre, enserre : verre : guerre : terre14. Tous ces mots ne riment jamais avec taire, ulcere, contraire, faire etc. On a même, dans des sonnets, une rime pere : prospere alternant avec une rime guerre : conquerre et une rime guerre : terre : enferre : enserre alternant avec une rime distraire : faire15.

Les poèmes phonétiques de Peletier (1555), sont plus informatifs encore. De manière générale, le poète use de manière inconsistante des consonnes géminées (on peut y voir une concession partielle et pas toujours cohérente du « phonétiste » à la graphie usuelle), puisqu'il fait rimer, par exemple, offrir : soufrir, elle/ : ele/ (aile), ele/ (aile) : nouvelle/, distille/ : stile/, droette/ : etroete/ (correction dans l'erratum)16. A l'opposé, son usage du double r est très rigoureux. :

Exemples d'r géminés dans l'Amour des Amours de Peletier
Les chiffres entre parenthèses renvoient aux pages de l'édition de Monferran

Racine (graphie standard)

Formes (graphie de Peletier)

arracher

arracher (73, 109)

arrêter

arrét (23, 172), arréter (39), arréte/ ind. prés. p3 (72, 242), arre part. pass. (27), arréte part. pass. (224)

arriver

arriver (11), arrive/ ind. prés. p3 (50)

arrière

arriere/ (21, 166, 229)

barreau

barreau (199)

carrière

carriere/ (152, 166, 235)

charrette

Charrete/s (236)

courrier

courriers (138)

courroucer

courrous (39), courrousse/ ind. prés. p1 (91), courroussant (227)

derrière

derriere/ (106, 142, 152, 154, 247)

errer

erreur (56), erreurs (49, 112, 196), Erratique/s (113), erre/s ind. prés. p2 (146, 151), erre ind. prés. p3 (32, 238) errant (3), errans (155)

farouche

farrouche/ (sic 56)

fourrière

fourriere/ (153)

guerre

guerre/ (32, 120, 125, 179), guerre/s (174), guerriere/ (142), guerrier (172), guerriere/s (190)

horreur

horreur (169, 219), horreurs (50, 112, 195), horrible/ (74, 133, 171), horrible/s (228), horrible/mant (143), aborrit ind. prés. p3 (170)

irriter

irrite part. pass. (133)

lierre

Lierre/ (38)

leurre

leurre/ (105)

marri

marrisson (21)

nourrir

nourrìt ind. prés. p3 (123), nourriz part. pass. (174), nourríz ind. prés. p2 (179), nourrissant (136, l'édition moderne ne donne qu'un r, l'édition de 1555 en donne deux), nourriçans (161), nourrisse/mant (56, l'édition moderne ne donne qu'un r, l'édition de 1555 en donne deux), nourrice/mant (69)

pierre

pierre/ (133), pierrete/s (199)

serrer

serre/ n. fém. (142), serre/s ind. prés. p2 (174), re/sserre/ ind. prés. p3 (126, 128), anserre/ ind. prés. p3 (31, 238)

terre

terre/ (7, 10, 18, 39, 49, 51, 103, 120, 121, 122, 123, 124, 126, 128, 129, 136, 140, 143, 148, 156, 159, 165, 170, 172, 186, 193, 194, 214, 219, 227, 235, 238), terre/s (139, 146, 151, 155, 195, 244), Angleterre/ (246), Terriens (104, 111), Terrienne/ (159), Terrien (175), Terrestre/ (121, 138, 145), Terrestre/s (181), souzterreine/s (181), terroyer (182), Terroe (136)

tonnerre

Tonnerre/ (103, 141, 227), tonnerre/s (148)

A ces doubles r lexicaux viennent bien sûr s'ajouter ceux des futurs et des conditionnels de type pourroe, orra etc.17 L'adéquation quasi parfaite entre la graphie phonétisante de Peletier et la graphie usuelle conforte dans la conviction que, au contraire des autres consonnes géminées, r « fort » fait encore pleinement partie de la langue du XVIe siècle. La seule surprise vient ici de farrouche, dans lequel on est tenté de voir, avant la lettre, un renforcement expressif.

A l'aboutissement de cette tradition, Corneille et Racine, alors même que, dans leur langue, la distinction r « fort » - r « faible » s'était probablement bien estompée, séparent encore de manière parfaitement stricte les rimes en -aire/-ere des rimes en -erre18. Dans ce contexte, quelques rimes isolées comme comme barbare : bizarre19, rare : bizarre20, encore : abhorre21sont à considérer comme des audaces. Ce n'est qu'avec Victor Hugo qui, dès ses premières oeuvres, rime hardiment avare : Navarre, leurre : heure, pierre : paupière, père : guerre, pierre : priere, terre : mystère22 qu'on pourra dire que la distinction r « faible » - r « fort » a définitivement vécu en métrique.

La question du double r, ou plutôt de l'r « fort » mise à part, il apparaît donc, dès les textes archaïques comme la Chanson de Roland ou Saint Brandan, que la phonétique du français ignore les consonnes géminées. Il n'existe donc aucune raison de postuler l'existence d'une tradition qui, à l'origine du français chanté, aurait fait de la gémination de certaines consonnes une marque de bon usage ou de déclamation. A cette absence de gémination, dont tout porte à croire, tant les usages graphiques restent inconsistants23, qu'elle s'est maintenue durant tout le Moyen Age, il faudra bien sûr confronter les témoignages des grammairiens humanistes.

Les consonnes implosives et les groupes de consonnes

Comme on l'a vu, le français médiéval sort de sa longue période « relâchée » riche d'un certain nombre de consonnes implosives, qu'elles soient originelles, c'est-à-dire proviennent directement de consonnes implosives du latin (alba > aube, festa > feste) ou qu'elles soient devenues implosives suite à la chute de voyelles inaccentuées (col(a)pu > colp > coup). On trouve aussi, bien sûr, des consonnes nasales implosives (monte > mont), qui donnent naissance aux voyelles nasales. De nombreux groupes de plus de deux consonnes se sont aussi formés, par divers mécanismes phonétiques24 au nombre desquels l'épenthèse : lorsque se trouvent en contact, par exemple, un n et un r, ou un m et un l, une consonne adventice fait son apparition entre les deux consonnes préexistantes. On a ainsi (ten(e)ru > tendre, cam(e)ra > chambre, sim(u)lare > sembler). C'est vers le XIe siècle que culmine cette tendance à l'accumulation des consonnes successives. Ensuite, sous l'influence nouvelle des modes croissant et tendu, tous ces groupes auront tendance à s'estomper pour laisser la place à des consonnes isolées, éventuellement suivies d'une liquide (l ou r) ou d'une semi-voyelle.

Pour le chanteur, le problème principal ne sera donc pas tant de retracer la constitution, trop ancienne pour lui, de ces groupes que de suivre leur dissolution, problème d'autant plus épineux que la graphie usuelle, très conservatrice, voire productrice en matière de consonnes, induit en erreur le lecteur naïf. Dès les premiers trouvères en effet, les manuscrits nous ont transmis de nombreuses consonnes qui, déjà pour le poète et ses plus anciens interprètes, n'étaient plus que les souvenirs graphiques de consonnes oubliées par la langue.

Les l implosifs

Le cas des l implosifs est très parlant. Vélarisés à date très précoce, ces [l] devenus [U] se sont vocalisés en [u] vers la fin du XIe siècle ou au plus tard dans la première moitié du XIIe siècle, pour former une diphtongue avec la voyelle précédente. On trouve, d'assez bonne heure quoi que de manière isolée, u à la place de l dans certains textes. Fait plus déterminant pour nous, les rimes attestant la vocalisation du l deviennent fréquentes dès 115025. En première approximation, on peut donc considérer que, dès la première génération des trouvères, tout l antéconsonantique survivant dans la graphie peut être interprété comme un [u]. Ainsi, lorsque dans un poème de Conon de Béthune, on trouve, l'espace de quarante vers, valt (de valoir), mels (pour mieux), bealté, halt, halte, altrui, mals (pour maux) en face de autre, autres, autrui, cous (pour coups), avec qui plus est, autre et altrui dans deux vers consécutifs26 on comprend bien que l et u ne sont que deux graphies, l'une conservatrice et l'autre phonétique, dont la distribution, aléatoire, ne traduit que l'hésitation des scribes à attester un changement phonétique révolu, quand elle ne les conduit pas, pour plus de sûreté, à accumuler les deux graphies (aultre, doulce).

Les diphtongues résultant de la vocalisation d'l implosif auront des fortunes diverses mais finiront toutes par se simplifier : au en [O], eu en [ø], ou en [u]. On rencontre aussi, transitoirement, la diphtongue iu, comme en témoigne, par exemple, une rime soutilz : pius27 chez Gautier de Coinci. Cette diphtongue n'a pas laissé de trace : aujourd'hui on prononce gentils et genti(l)ment comme si l'l n'avait jamais existé alors que l'l de subtils a fait l'objet d'une réfection savante.

Il n'y a que certains mots savants, ou alors des emprunts tardifs, dont l'l implosif n'a pas suivi cette évolution28 : alterner, calciner, palpable, alphabet, culte, philtre etc. qui sont savants ; calme, altesse, soldat etc. qui sont des emprunts italiens entrés dans le vocabulaire après la vocalisation des l implosifs en français. En général, ces l se sont conservés jusqu'à nos jours alors que ceux qui s'étaient vocalisés n'ont jamais été restaurés : le bon usage actuel nous indique donc assez précisément lesquels parmi les l implosifs se sont maintenus. La seule exception notable à cette règle est constituée par les mots tels, quels et quelque dont les formes à l implosif vocalisé ou amuï (teus, queus ou tes, ques) sont bien attestées au Moyen Age jusque dans les textes les plus littéraires, mais pour lesquels le « bon usage » du XVIe siècle a finalement sélectionné les formes qui ont prévalu en français standard, ce qui n'empêche nullement les paysans de Molière de conserver la forme queuque29.

Au XVIe siècle encore, Tabourot ne mentionne que peu de rimes avec l implosif : -else avec Paracelse et Celse, -ulce avec compulse, expluse, -alpe avec, comme unique représentant, le nom propre Alpe, -alque avec defalque, talque, -ulque avec inculque. Quant à La Noue, il ne distingue que quelques catégories supplémentaires, toutes peu fournies : -alme avec calme, palme et psalme, -oulpe avec coulpe (probablement culpa) et poulpe, -elque avec quelque, -alte avec halte, exalte, -olte avec recolte, volte, révolte, -ulte avec oculte, tumulte, insulte, consulte. Il mentionne aussi quelques catégories en -ls, correspondant aux pluriels de certains mots en -l, pour lesquels il admet qu'ils peuvent en principe laisser leur l au plurier pour rimer aux catégories équivalentes sans l.

Chez Peletier, qui note précisément dans ses vers phonétiques les l qu'il prononce, on trouve de manière constante quelque/(s)30, mais l implosif tombe de manière systématique devant la marque du pluriel : sutiz (pour subtils), seuz (pour seuls), journez (pour journels), léquez, eternez, immortes, perpetuéz, mortez31. De la même manière, iz (pluriel) fait écho à il (singulier). On a maltalant, mais maugre (pour malgré)32. Au registre des mots savants dans lesquels l implosif se prononce, on a alteratif, fulmineus, revoltez, volte/t (de volter), salpétre, alme/, multitude/ , sylvestre/s, alteree/, solsticial, Alpe/s33.

Les s implosifs

La disparition des s implosifs est assez bien documentée. Très précocement, s s'était vraisemblablement assimilé et affaibli devant une consonne voisée (ou sonore : l, m, d, b) : il se prononçait probablement [z], alors que, devant consonne non voisée (ou sourde : c, p, t) [s] s'était maintenu. Les emprunts de l'anglais nous apprennent en tout cas qu'au moment de l'occupation normande (vers 106634, soit peu avant la Chanson de Roland), les s devant voisée étaient déjà amuïs ou en voie de l'être : dinner, isle (prononcé [ail]), male, blame, calqués sur des mots français, n'en ont gardé aucune trace dans leur prononciation anglaise alors même que, s'ils étaient passés à l'anglais, ces s n'auraient eu aucune raison, eu égard à l'évolution phonétique ultérieure de cette langue, de s'amuïr dans un second temps. Par contre, les s devant dévoisée ont passé dans les emprunts anglais (castle, tempest, host), ce qui montre qu'ils étaient encore suffisamment audibles pour être repris par des locuteurs anglo-saxons35. Leur amuïssement est donc légèrement plus tardif. Il est possible que, dans certaines régions tout au moins, l's, en disparaissant, ait provisoirement laissé la place à une discrète aspiration : des graphies comme ehmaier, maihnie (pour esmaier et maisnie) se rencontrent en effet occasionnellement. Cette prononciation a survécu en anglo-normand assez longtemps pour que l'un des premiers traités d'enseignement du français aux anglophones, l'Orthographia gallica (XIVe siècle), prescrive de prononcer l's placé avant t « quasi cum aspiracione »36. Ce phénomène marginal et transitoire ne doit pas faire oublier l'effet principal qu'a eu la disparition des s implosifs : un allongement de la voyelle précédente que, bien quelques siècles plus tard, on s'est mis à noter plus ou moins systématiquement par un accent circonflexe. Il faut préciser que cette chute des s antéconsonantiques est générale et qu'elle touche autant des s qui sont toujours muets aujourd'hui, (est, mesdames, lesquels), des s qui ont disparu de la graphie (espouse, espée), des s qui ont donné lieu à un accent circonflexe (blasme, teste) que des s que prononce le « bon usage » du XVIe siècle (triste, juste, geste).

Pour dater l'amuïssement d's implosif devant consonne sourde (dévoisée) vers la fin du XIIe siècle, les traités de phonétique historique37 s'appuient sur divers indices graphiques issus de textes pas forcément littéraires : lorsqu'un scribe se met à « oublier » plus ou moins régulièrement de noter les s antéconsonantiques, on peut en effet postuler qu'il ne les entend plus et qu'ils font désormais partie des conventions orthographiques. Si, en plus, il se met, par hypercorrection, à en noter là où on ne s'attend pas à en trouver, on tient la preuve définitive de l'amuïssement. Il peut être intéressant d'examiner de ce point de vue les rimes d'un grand cycle de poèmes du début du XIIIe siècle. Les Miracles de Nostre Dame de Gautier de Coinci contiennent, pour quatre fins de vers successifs, la séquence suivante : estre (verbe) : estre (substantif) : soumetre : letre38. Comme le poème, en l'occurrence le Miracle de Théophile, est écrit en distiques de rimes plates et qu'une même rime n'y est jamais répétée immédiatement, on peut conclure que, du point de vue d'une tradition métrique abstraite, -estre n'est pas la « même » rime que -et(t)re. Et, de fait, on ne trouve, dans la totalité du cycle, pas une seule rime mélangée du type fenestre : mettre, alors que les rimes pures correspondantes sont innombrables. Cette observation ne donne que plus de poids à des rimes comme trait : traist, nuit : conduist, porfit : desconfist, lait : laist, vit : dist, nuit : nuist, legistre : chapitre, dit : escondist, croit : acroi(s)t : plait : plaist, Pentecouste : coute (pour cotte), meïsme : prime, resplendist : dit, escrit : Jhesu Crist, lit : list, dist : contredit, Jhesu Crist : dit39. Le poète, se fiant à son oreille, brave ici ou là l'interdit métrique. On en est au stade où un changement phonétique, encore fraîchement révolu, commence à se répercuter dans la pratique des poètes en matière de rime. Mais il n'y a pas ici que l'interdit arbitraire qui peut freiner le poète : il est fort possible qu'il hésite encore à mélanger librement les rimes avec et sans -s- parce que celles-ci sont brèves et celles-là longues. Au siècle suivant, dans Miracles de Nostre Dame par personnages, le mélange deviendra ordinaire pour certaines catégories de rimes, notamment celles en -(s)tre40.

D'après Fouché41, certains s implosifs ont pu se conserver dans des mots plutôt savants : espérer, esprit, chaste, satisfaire, sophisme, encore que – Fouché le reconnaît aussi – l'usage ait pu flotter. Mais comment ces mots dits savants pouvaient-ils se prononcer dès lors qu'ils quittaient la bouche des prédicateurs ou des philosophes pour entrer dans un usage plus proche du chant ? Avant le XVIe siècle et les témoignages des grammairiens, ce sont bien sûr les rimes qui permettent de se faire la meilleure idée du sort que pouvaient connaître ces s dans la diction poétique. En parcourant un long texte du XVe siècle comme le Champion des Dames, poème d'excellente facture dont l'inspiration et le style n'ont rien de populaire, on se rend compte que, à l'aube de la période humaniste, ces s « savants » étaient, beaucoup plus diffusément que ne le pense Fouché, amuïs. Des groupes de rimes associant feste : teste : prophete : manifeste : ammoneste : beste : geste : subjecte : malhonneste : arreste : reste : infecte : mette : nette, textes : estes, ancestre : ceptre, escri(p)t : Antecrist : Jhesucrist, Aristote : toste (de toster, griller), monstre (subst.) : monstre (de monstrer), chaste : chat(t)e, registres : senistres : ministres : epistres, eslite : Baptiste : evangeliste : Caliste : legiste : petite : Egipte, sophisme : disme : rime : abisme et même Donatistes : Macedonistes : Origenistes : Antropoformites (sans s)42 mélangent sans retenue apparente des mots appartenant au fonds originel du français, et dont l's implosif, quand il existe, a eu toutes les raisons de s'amuïr avec des emprunts savants dont il est tout de même difficile d'admettre qu'ils avaient tous passé dans l'usage courant avant le XIIe siècle ! Ces observations sont corroborées par les tables de rimes figurant dans les traités de seconde rhétorique : manifeste, moleste, admoneste, reste se trouvent par exemple associés à beste, feste dans le Doctrinal de la seconde rhétorique, dextre, senestre à maistre, estre et admonneste, modeste, sexte, infeste, magnifeste, aggreste, moleste, celeste, peste, geste, reste, atteste, proteste, deteste, conteste, texte, digeste à brouette, malette, emplette dans l'Art et Science de Rhétorique. Dans ce même traité, on trouve, dans les rime en ITE et associés à truite, agite, confite, Ypolite etc., les mots Egipte, il se delicte, insiste, persiste, consiste, assiste, resiste, desiste, triste, papiste43.

La longue évolution phonétique du français ne peut donc pas, et de loin, expliquer la chute de tous ces s implosifs. C'est la « mécanique » propre de l'emprunt qu'il faut invoquer ici. Il est en effet vraisemblable que, jusqu'au XVe siècle en tout cas, l'omission des s implosifs ait fait partie du processus extemporané par lequel un mot latin ou étranger était « acclimaté » à la langue française44 par des locuteurs dont les habitudes articulatoires favorisaient de manière assez générale une syllabation ouverte. Cela admis, la « barrière » du XIIe siècle tombe et l'on peut considérer que, sauf exception, la poésie du XVe siècle hérite d'une langue dans laquelle tous les s antéconsonantiques peuvent être considéres comme muets. Loin de se limiter aux mots savants, cette chute des s antéconsonantiques a pu toucher aussi des emprunts étrangers : le Champion des Dames donne par exemple les rimes frasques : jacques et baster : gaster45 dans lesquelles deux emprunts italiens dont l's a finalement prévalu riment avec des mots indigènes dont l's était certainement amuï au XVe siècle. Il est manifeste aussi que, même des emprunts à des langues vivantes qui étaient constamment réinjectés dans la langue française avec leur s l'ont, en tout cas momentanément, perdu : l's du mot espagnol, dont on peut bien imaginer qu'il parvenait fréquemment à l'oreille de francophones, a quand-même réussi à s'amuïr définitivement dans e(s)pagneul.

Au XVIe siècle, la pratique des poètes se modifie quelque peu. Pour certaines catégories de rimes fréquentes, on constate la scission en deux séries étanches, dont on peut imaginer que, contrairement à l'usage du XVe siècle, l'une fait sonner l's et l'autre pas. Marot, par exemple, rime entre eux les mots celeste, moleste, reste, manifeste46; il rime aussi entre eux les mots beste(s), preste(s), teste(s), feste(s), admoneste, enqueste, creste, queste(s), conqueste(s), requeste(s), appreste47 mais il semble éviter d'apparier les mots de la première série à ceux de la seconde, la seule entorse éventuelle, une rime tempeste : moleste : celeste se trouvant dans un poème apocryphe48. Cette scission en une série sans s et une série avec s n'est pas aussi évidente pour toutes les catégories. Fidèle en cela à la tradition qu'il hérite du XVe siècle, Marot rime entre eux les mots estre(s), terrestre, adextre(s), dextre, prebstre, maistre, champestre(s), silvestre(s), paistre, fenestre49. Il fait de même pour les mots pulpitre(s), epistre(s), tistre, registre50. Il rime aussi frisques : morisques51, associant un vieux mot bien germanique dont l's était certainement amuï avec un emprunt espagnol dont il pourrait avoir quelques raisons de se prononcer.

Une génération plus tard, chez Ronsard, le processus de scission est plus avancé. On retrouve par exemple la série teste, preste, conqueste, honneste, deshonneste, tempeste, arreste, queste, admoneste, beste, acqueste, requeste52, extrêmement fournie, de laquelle se distinguent des rimes isolées comme reste : manifeste ou peste : reste53, seules représentantes de la série dont l's se prononce. De plus, alors qu'on note la timide et très inconstante apparition de l'accent circonflexe, avec par exemple paître et naître54, on ne trouve plus, dans la catégorie -estre/-aistre et à côté de ces mots dont l's ne se prononce pas, que dextre et senestre, dont on peut admettre que l's ou l'x étaient encore muets pour Ronsard. En témoignent les rimes suivantes : maistre : dextre, maistre : depestre : champestre : adextre, senestre : renaistre, croistre : senestre55. Il subsiste par contre une rime desastre : albastre et le substantif monstre rime avec la forme verbale homonyme, elle-même associée à rencontre56.

Les vers phonétiques de Peletier méritent une analyse plus détaillée. Quoiqu'utilisant une graphie phonétisante cohérente et précise, Peletier n'est pas, on peut en juger à la lecture de l'argumentation extrêmement nuancée de son Dialogue, un dogmatique. Même s'il croit profondément à l'importance de noter fidèlement la (sa) prononciation, il ne recherche pas de manière absolue l'équivalence biunivoque « un son – une lettre » qui fascine les humanistes, et il est prêt à faire quelques concessions à la graphie usuelle. C'est ainsi, par exemple, qu'il note tous les s finaux des mots, même lorsqu'il est évident qu'ils ne se prononcent pas (parce que le mot qui suit, sans coupure syntaxique, commence par une consonne). Quand il écrit en deux mots lors que/ ou puis que/57là où, depuis, l'orthographe a choisi de ne voir qu'un seul mot, on doit, raisonnablement, postuler qu'il ne prononce pas l's final de lors et de puis.

Comment lire alors quelque/sfoes ou aucune/sfoes58, soudés en un mot ? Prononce-t-il les s finaux de quelques et de aucunes ? Non : Peletier, probablement, considère ces mots comme « composés »59 et il leur applique implicitement la règle de non-prononciation d's final devant consonne qui vaut entre deux mots consécutifs séparés par un blanc. La rencontre de quelquefoes et aucunefoes, sans s antéconsonantique60 confirme cette hypothèse, à moins qu'on ne soutienne que Peletier cherche précisément à faire un distinguo phonétique entre fois au singulier et fois au pluriel, ce qui serait tout de même un peu byzantin. On peut poser la même question pour presque/, jusque/61, locutions dont la soudure est encore récente et fragile au XVIe siècle. Peletier prononce-t-il déjà, comme nous, ces s, ou considère-t-il comme évident que, parce que finaux devant consonne, ils ne se prononcent pas ? Il n'est pas possible de le savoir.

Et que dire de tousjours62 et desja63 qu'on peut aussi considérer comme des « composés » ? Ici, la cacophonie [sJ]est si peu vraisemblable64 qu'il y a fort à parier que ces s antéconsonantiques n'ont, chez Peletier, pas de valeur phonétique si ce n'est celle de noter, éventuellement, la longueur de la syllabe concernée. On a du reste un autre exemple ou tout, en composition, garde sa consonne finale : dans, toutprevoyant65, néologisme calqué sur omniprovidens, il serait saugrenu d'imaginer que Peletier réclame la cacophonie [tpr]. De même, dans souzterreine/s66, la présence d'un z, caractère que Peletier n'utilise pas devant consonne à l'intérieur des mots, mais fréquemment en fin de mot, montre bien qu'il faut traiter ce composé comme s'il y avait deux mots distincts, et donc sans faire entendre l's (z) antéconsonantique.

En poussant plus avant, on examine la frontière entre les préfixes terminés par s (trans-, dis-, es-, des-, res-, sous-, sus- etc. qui apparaissent en composition mais n'ont pas d'existence en tant que mot) et le radical. Faut-il aussi considérer que ces s « finaux », même notés par Peletier, tombent devant consonne ? La réponse, cette fois-ci est clairement négative. Peletier, dans cette situation, accorde bel et bien une valeur phonétique à s : premièrement, il omet de manière systématique l's des préfixes e(s)-, de(s)- et re(s)-, non savants, qui était régulièrement tombé à date ancienne tout en se maintenant dans la graphie usuelle67 alors que, par exemple, l's de dis-, savant, est systématiquement noté (discorder, discorde, dispense, dispos, indispos, discours)68. Ensuite, comme en témoignent transporter, transmuer, suspans, sustance/s, opposés à tranluire/, trammettre, soutrere/69, il semble bien noter les s qu'il entend et ne pas noter ceux qu'il n'entend pas. On trouve aussi epris (du verbe éprendre) opposé à esprit (substantif) et, de manière plus générale, les mots comportant le préfixe e- (etandant, epandant, echaper, epurg'ant) opposés à ceux, savants ou semi-savants, comme espoer, esperer, esperance/, espece/, estomac, espace/, Espagne/ dont l'e- initial prosthétique appuie un s appartenant au radical et que Peletier prononce de manière systématique70.

Au sein du radical, à plus forte raison, on doit considérer qu'un s antéconsonantique a toujours, chez Peletier, une valeur phonétique. Les seules concessions à la graphie usuelle se trouvent dans des mots comme fascher, ampescher, depescher, eschaufe, frescheur, tascher, fauscheur, lascher, mousche/ron, bische/71 pour lesquels il faut admettre que le groupe -sch- ne sonne pas autrement que ne sonnerait -ch-, soit un simple [Ç], le s indiquant probablement la longueur de la voyelle précédente. Dans la plupart des cas, l'usage de Peletier est sans surprise pour un lecteur moderne, car, s'agissant des s antéconsonantiques, il est déjà très proche de celui qui a prévalu. On a ainsi la confirmation de la « restauration » de l's dans un certain nombre de mots anciennement attestés et qui, au siècle précédent, s'étaient probablement prononcés sans : celeste, destin, destinee/, juste, justice, triste/, tristesse/72. Quelques mots, toutefois, gardent une prononciation plus « médiévale » qui s'écarte de l'usage actuel : blapheme/, satifere/73. A l'exception de tampestueus , aucun s aujourd'hui amuï n'est prononcé par Peletier.

Exemples d's implosifs prononcés ou non dans l'Amour des Amours de Peletier
Les chiffres entre parenthèses renvoient aux pages de l'édition de Monferran - relevé non exhaustif

s apparaissant dans la graphie usuelle du XVIe siècle et prononcés par Peletier conformément à l'usage actuel

aspect (32)

astre/ (33, 37, 165, 170, 175, 179, 219, 230), desastre/ (37, 165)

astreindre/ (200)

auspice/ (205)

celeste/ (30, 51, 67, 70, 89, 112, 115, 147, 168, 176, 187, 231)

chaste/ (107)

constant (91, 190), instant (76, 134, 145), inconstance/ (83)

consister (48, 91), persister (48)

cristal (93), cristalin (199)

detester (21, 109, 190), protester (89, 109)

descripcion (210)

destin (11), destinee/ (52, 238)

distiller (196)

domestique (156, 237)

espace/ (32, 67, 88, 152)

espece/ (18, 208, 215, 233, 237)

espoer (6, 44, 45, 46, 49, 73, 76), desespoer (63), esperer (12, 20, 58, 86, 90, 240), esperance/ (44, 46, 78, 80, 89, 90)

esprit (6, 28, 34, 41, 61, 67, 75, 81, 84, 92, 93, 95, 96, 97, 101, 104, 106, 107, 108, 142, 145, 168, 174, 188, 196, 203, 211, 240), respirer(20, 54, 83, 89, 123, 139, 191, 209), aspirer (20, 47, 48, 53, 73, 123, 215, 218, 243, 245), inspirer (189), conspire/ (54, 73)

estimer (68, 69, 86, 97, 186)

estomac (160)

fantastique/ (109)

frustrer (194)

geste/ (190)

histoere/ (245)

instint (188)

juste/ (80, 81), justice/ (169)

lustre/ (35, 36, 170), ilustre/ (55, 170), ilustrer (34)

majeste (30, 168, 187)

manifeste/ (122, 190)

moleste/ (89)

monstre/ (substantif) (156), monstrueus (195)

nonostant (109)

ofusquer (58)

pasteur (145, 226, 228)

persister (91, 139), resister (91, 105, 129, 139, 145, 190)

pestilant (137)

posterite (248)

prescrire/ (75)

prospere/ (46, 80, 138, 153, 176, 182, 240)

prosterner (143)

respet (170)

resplandir (20, 28, 187)

rester (57, 89, 168, 244)

restituer (76)

rustique/ (224)

solsticial (235)

sylvestre/ (201)

intampestif (201)

triste/ (21, 56, 60, 80, 133, 235, 237), tristesse (79)

visqueus (135)

s apparaissant dans la graphie usuelle du XVIe siècle et non prononcés par Peletier conformément à l'usage actuel

ápre/ (38)

bame/ (42)

blame/ (57)

chacun (40, 41, 151, 160)

folátre/ (160)

háte/ (85)

montrer (5, 85, 166, 171, 224)

páture/ (79), apáte/ (85)

soupir (203)

s apparaissant dans la graphie usuelle du XVIe siècle et non prononcés par Peletier, en contradiction avec l'usage actuel (ou dans des mots tombés hors d'usage)

amonnete/ (pour admoneste) (100)

blapheme/ (21, 62)

etour (pour estor, combat) (172)

honnéte/ (100)

inel (pour isnel, rapide) (191)

pátoureau (226), páti (226), pátourete/ (227)

satifere/ (71, 75, 81, 159, 196, 224, 248)

s apparaissant dans la graphie usuelle du XVIe siècle et prononcés par Peletier, en contradiction avec l'usage actuel

tampestueus (228)


Les deux grands dictionnaires de rimes du XVIe siècle traduisent, chacun à sa manière, les changements qui interviennent à la Renaissance. Le tableau ci-dessous fait correspondre les catégories de Tabourot et de La Noue (assorties d'éventuelles remarques) avec quelques mots remarquables. Les énumérations ne reprennent pas de manière exhaustive celles des dictionnaires. Les composés, qui alourdissent l'édition de La Noue dont je dispose, ont été largement ignorés et, dans les catégories sans s anté-consonantique, seuls les mots écrits avec s dans au moins l'un des deux dictionnaires sont indiqués.


Catégorie de Tabourot

Mots de Tabourot

Catégorie de La Noue

Mots de La Noue

-ache

forasche, lasche

-asche (distinct de -ache : rime interdite en raison de la quantité)

fasche, gasche, lasche, masche, amourache (sic), tasche

-eche et -esche

besche, depesche, meschee, cresche, besche, fresche, revesche, cheuesche

-esche (distinct de -eche : rime interdite en raison de la quantité)

pesche, dépesche, fresche, presche, revesche

-iche

biche, friche

-ische (peut rimer avec -iche)

bische, frische defrische

-uche

buche, embuche, ruche

-usche (peut rimer avec -uche à la necessité)

busche, embusche, rusche

-ouche

bouche, bousche de bouscher, couche, louche, mouche, farouche, Ousche

-ousche (peut rimer avec certains mots en -ouche, notamment couche)

bousche, lousche, il louche, mousche, escarmouche, rousche, farousche

-uscle

muscle



-ale

Basle, masle

-ale (disctinct de -asle : rime déconseillée en raison de la quantité)


-asle (voy ale)


-asle (distinct de -ale : rime déconseillée en raison de la quantité)

hasle, fasle, masle

-esle (voy au reste elle)

fresle, gresle, mesle

-esle (distinct de -elle : rime interdite en raison de la quantité)

besle, mesle, rebesle, fresle, gresle

-ile

isle

-isle (distinct de -ile : isle rime sous condition à certains mots en -ile)

isle

-ole

roole

-osle (distinct de -ole : rime déconseillée en raison de la quantité)

rosle, enrosle

-ule


-usle (distinct de -ule : rime possible avec quelques mots en -ule)

husle (pour huile)

-ame et -asme

basme, fantasme, cataplasme, Erasme, brasme (poisson), spasme, pasme

-asme : Ici l'S ne s'exprime point (rime avec -ame indépendamment de la quantité)

basme, embasme, blasme, cataplasme, pasme




-asme : Ici faut-il prononcer l'S

spasme, enthousiasme

-eme et -esme

esme, diadesme, baptesme, blesme, cresme. chresme, quaresme, mesme, Angoulesme, Deuxiesme

-ésme par é msculin, & sans exprimer l's (rime avec -éme indépendamment de la quantité)

deuziésme troiziésme, quatriésme, quantiésme, etc.

-esme par E, comme la diphthongue ai, & sans prononcer l's (rime « quand on sera forcé » avec la catégorie précédente)

blesme, mesme, caresme, cresme, tesme (pour theme), baptesme

-ime (voy isme cy apres & y contrerime par licence)

abisme, disme

-isme qui n'exprime point l'S (rime avec les mots en -ime avec pénultième brève, mais « le moins possible »

abisme, disme

-isme

christianisme, schisme, cataclisme, sophisme, etc.

Et infinis autres que i'omets, pource qu'ils sont trop Latinisez

-isme : Il faut ici exprimer le son de l's

solecisme, sophisme, syllogisme, iudaisme, theisme, atheisme, schisme, paganisme, christianisme, barbarisme, gargarisme, aphorisme, exorcisme, grecisme

-ome et -osme

fantosme, Vandosme, Chrisostome

-osme sans exprimer l's (rime avec -ome et -aume, indépendamment de la quantité)

fantosme

-ane

asne

-asne (rime avec -ane)

asne

-aine, -eine et -ene

chaisne, chesne, resne

-esne (rime avec -aine pénultième longue)

gesne, chesne, alesne, resne, ciroësne

-ine et -igne

dine

-isne (rime avec -igne pénultième longue)

aluisne, disne

-one et -osne

aulmosne, bosne (pour borne), prosne, Rhosne

-osne (rime avec les mots en -one et -aune)

aumosne, prosne

-ape


-aspe sans prononcer l's

raspe

-aspe auec prononctiation de l's

iaspe

-epe et -espe

guespe, crespe

-espe sans sonner l's

guespe, crespe

-aque (voy asque cy apres)

flasque, iacque, chasque, pasque

-asque sans prononcer l's

pasque, jasque

-asque (voy aque cy devant en son ordre)

bourrasque flasque, basque, chasque casque, masque, fantasque

-asque où on prononce l's

casque, flasque, masque, bourrasque, fantasque

-eque et esque

archevesque, evesque, presque, moresque, moresque, pedantesque, etc.

-esque sans prononcer l's (peut rimer avec -eque, indépendamment de la quantité

euesque, presque


-esque prononçant l's

corcesque, regalesque, magistralesque, greguesque, principesque, moresque, presque, pedantesque, scholastesque, soldatesque

-isque (Aucuns riment avec ique par licence)

frisque, confisque, murisque, obelisque, lentisque, fisque

isque prononçant l's

fisque, confisque, obelisque, risque, lentisque, alambisque, bisque

-usque (distinct de -uque)

brusque, iusque, offusque, musque, busque, debusque

-usque prononçant l's

busque, débusque, offusque, musque, brusque

-aspre

aspre, capre, diapre

-aspre sans prononcer l's (rime avec -apre)

aspre, caspre

-epre

vespre

-espre sans exprimer l's (rime avec -epre)

vespre

-atre et -astre

acariastre, astre, albastre, Zoroastre, blanchastre, chastre, desastre, emplastre, fillastre, follastre, opiniastre, pastre, plastre

-astre où l's ne s'exprime point (rime avec -atre, mais pas avec la suivante)

alebastre, il chastre, opiniastre, rougeastre, folastre, mollastre, plastre, pastre, acariastre

-astre où on prononce l's

astre, désastre, alebastre, poëtastre, pastre

-ettre et -estre

ancestre, champestre, dextre, depestre, estre, senestre, fenestre, guestre, empestre, cheuestre, prestre, sylvestre, sequestre, terrestre

-estre où l's ne s'exprime point (rime avec -aistre, mais pas avec la suivante ; rime éventuellement avec -ettre par licence)

estre, ancestre, fenestre, salpestre, dépestre, empestre, champestre, prestre, chevestre

-estre où on prononce l's

destre, senestre, sequestre, terrestre

-aistre et -aitre

maistre, naistre, paistre, taistre

-aistre (rime avec -estre où l's ne se prononce pas)

maistre, naistre, paistre

-istre (distinct de -itre)

administre, ministre, cistre, registre, enregistre, sinistre

-istre où on ne prononce point l's (rime avec -itre)

cistre, registre, belistre, huistre, pulpistre, tistre, epistre, trahistre

-istre où l's se prononce

ministre, administre, sistre à iouer
Les deux suivants peuuent aussi prendre ceste terminaison, quoy qu'ils en ayent vne autre :
registre, contreregistre

-oitre

accroistre, apparoistre, cognoistre, cloistre, croistre

-oistre

cognoistre, paroistre, croistre

-otre et -ostre

patenostre, apostre, nostre, vostre

-ostre (rime avec -autre)

nostre, vostre, patenostre, apostre

-ontre et -onstre

monstre (de monstrer), un monstre, une monstre

-ontre

il montre, montre ou horloge, démontre

-onstre

vn Monstre, il demonstre il oste les monstres.

-ustre

frustre, lustre, rustre, illustre, balustre

-ustre

lustre, illustre, rustre, frustre

-extre (voy estre cy dessus) – renvoi à la rubrique -ettre et -estre

dextre, adextre

-extre (rime avec -estre qui exprime l's)

dextre, adextre

-ate

chaste, degaste, faste, gaste, haste, paste, taste, vaste

-aste où on ne prononce point l's (ne rime ni avec -ate ni avec la suivante)

baste vn mulet, faste, haste, paste, taste

-aste (voy ate cy deuant, ou tu verras paste, tast, &c. dont la lettre s ne se prononce nullement)

baste, faste, Eraste, Thaumaste

-aste où l's est prononcee

baste il suffit, de l'Italien bastare, chaste, faste, vaste

-ete, -ecte, -este et -ette

beste, reste, ceste

-este où l's ne se prononce point (rime avec -ette, mais pas avec la suivante)

veste, reueste, ceste

-este (qui se prononce comme ette)

areste, arreste, arbaleste, appreste, admoneste, preste, queste, conqueste, enqueste, tempeste, creste, feste, freste, geneste, teste, honneste, requeste

-este où l's ne se prononce point (pénultième longue ; ne rime ni avec la précédente, ni avec la suivante)

beste, feste, arbaleste, honeste, admoneste, tempeste, queste, requeste, aqueste, areste de poisson, arreste, creste, apreste, preste, teste

-este (ou s, sonne)

inceste, inteste, funeste, manifeste, modeste, moleste, peste, ateste, agreste, geste, digeste, celeste, Oreste, deteste, proteste

-este où l's se prononce

inceste, modeste, geste, digeste, leste, celeste, moleste, manifeste, funeste, peste, reste, ateste, teste fait testament, deteste, proteste, conteste

-exte

sexte, texte, contexte, bissexte

-exte

sexte, bissexte, texte, contexte

-ite (voy iste)

vîte, consiste

-ite (ne rime pas avec la suivante)


-iste (Quand s ne se prononce pas il n'y a point de difference auec ite: parquoy ie t'y renuoye)


-iste où l's n'est point prononcee (ne rime pas sans contrainte avec la précédente, et pas du tout avec la suivante)

giste, beniste viste

-iste (voy ite cy deuant)

(tu pourras, mais toutefois sobrement, rimer avec ite cy dessus)

atheiste, assiste, artiste, ametiste, arboriste, albertiste, baptiste, bulliste, balliste, caballiste, curialiste caluiniste, canoniste, choriste, copiste, contriste, consiste, desiste, dogmatiste, donatiste, euangeliste, exorciste, herboriste, hutiste, insiste, imperialiste, iuriste, iesuiste, legiste, liste, lutheriste, mahometiste, mercurialiste, miste, organiste, oüiste, piste, persiste, portionniste, psalmiste, papiste, resiste, sectiste, sorbonniste, triste

-iste où l's se prononce (ne rime pas avec la précédente)

atheiste, exorciste, shophiste, légiste, liste, cabaliste, miste, psalmiste, alchymiste, organiste, sorboniste, canoniste, piste, herboriste, iuriste, triste, atriste, assiste, insiste, persiste, subsiste, copiste, dogmatiste, artiste, amethiste, désiste, euangeliste, caluiniste, beziste, lutheriste, iezuiste, mahometiste, humoriste



-ixte (voyez -iste)

mixte, miste, liste, triste

-ote

couste, coste de montaigne, coste d'vn homme, hoste, oste

-ote (ne rime pas avec la suivante)


-oste

Oste selon l'escriture, mais selon la prolation, ce n'est qu'uno accentué d'vn graue accent, oste, coste, preuoste, &c. que tu uerras sous ôte.

-oste où on ne prononce point l's (ne rime pas avec -ote, mais avec -aute)

oste, coste, hoste, composte

-oste où l's se prononce

acoste, poste



-auste qui exprime l's (rime au besoin avec la précédente)

holocauste, encauste

-uste (il y a aussi vste où la lettre s, ne se prononce pas, va voir vte.)


-uste où l's ne se prononce point

tabuste, fluste, aiuste

-uste (rime auec vte)

auguste, arbuste, cruste, fuste, iuste, robuste, iniuste, Saluste, tabuste

-uste où l's se prononce (rime avec -oute pénultième longue)

fuste, robuste, auguste, iuste, injuste, aiuste

-oute

gouste, iouste, crouste

-ouste où l's ne se prononce point

couste, gouste, iouste, adiouste

-ast (Nous mettrons icy ast, parce qu'il rime bien auec at)

bast, fast, nefast, degast, past, vast

-ast (l's ne se prononce point)

bast, rabast, gast, degast, mast, apast

-et, -ect, -est

vest, deuest, reuest, inuest, suruest

-est et -aist (on devrait éviter de la faire rimer avec -et et -ait, mais ces rimes sont communes)

est de estre, est, ouest, deplaist, maist, paist, taist, aquest, arest, prest, aprest, forest, interest, test

-aist (Tu peux rimer et, & ait, sans licence, moyennant que les mots soient choisis)

naist, il paist

-g[it]

gist (icy gist)

-ist (équivaut à -it pénultième longue)

dist, fendist,cheist, obeist, gist, etc.

-ot

ost, dispost, suppost, impost, depost, tost, tantost

-ost (rime avec -aud et -aut)

ost, closte, enclost, depost, rost, tost, tantost, preuost

-out

aoust, boust, coust, esgoust, goust, moust

-oust

aoust, coust, goust, moust, boust, soust,

-eut, -ut et -ust

peust, compleust, cruest, deust, depleust, descreust, eust, geust

-ust et -eust

fust, affust


Tant Tabourot que La Noue témoignent d'un fait nouveau par rapport à la situation du XVe siècle : il existe un certain nombre de paires opposant une catégorie « où l's se prononce » à une catégorie graphiquement identique mais phoniquement distincte « où l's ne se prononce point ». A première vue, ces paires sont plus nombreuses chez La Noue que chez Tabourot. On cherche alors à préciser quels sont, pour l'un et pour l'autre les mots où des s antéconsonantiques se prononcent et, surtout, s'il existe des divergences importantes entre les deux dictionnaires. Il y a aussi des catégories, comme -onstre et -ustre, pour lesquelles La Noue ne précise pas si l's se prononce ou non : la nature des mots qui y sont énumérés, et l'absence de renvoi vers une catégorie sans -s laisse penser qu'il sous-entend que ces s sont prononcés.

Selon La Noue, les mots suivants font entendre leur s : spasme, enthousiasme, solecisme, schisme et les mots savants en -isme, iaspe, casque, flasque, masque, bourrasque, fantasque, les adjectifs en -esque, fisque, confisque, obelisque, risque, lentisque, alambisque, bisque, busque, débusque, offusque, musque, brusque, astre, désastre, poëtastre, destre, senestre, sequestre, terrestre, ministre, administre, un monstre, lustre, illustre, rustre, frustre, dextre, adextre (l'x s'y fait entendre comme un s), baste (il suffit), chaste, faste, vaste, inceste, modeste, geste, digeste, leste, celeste, moleste, manifeste, funeste, peste, reste, ateste, teste fait testament, deteste, proteste, conteste, atheiste et tous les mots savants en -iste y compris iezuiste, mixte (dont l'x se prononce probablement comme s), miste, liste, triste, acoste, poste, holocauste, encauste, fuste, robuste, auguste, iuste, injuste, aiuste. Pour registre, les deux prononciations sont possibles. Pour sexte, bissexte, texte, contexte, il n'existe pas le renvoi vers la catégorie en -este dont l's se prononce : on suppose donc qu'x s'y prononce déjà [ks]. On voit bien, en définitive, que ces mots où l's se prononce sont exclusivement des mots savants, ainsi que des emprunts à l'italien (bourrasque, masque, fantasque, risque, bisque, débusque, baste) et à l'espagnol (casque).

Tabourot est moins précis : dans certains cas, il conserve les mots avec s antéconsonantique dans dans une catégorie sans s, par exemple pour -asme, -esque, -astre -estre, -este. Dans d'autres, il introduit une catégorie avec -s et une autre sans, mais sans préciser si l's se prononce et en renvoyant de l'une à l'autre, par exemple pour -aque / -asque. Pour -oste, il précise que l's ne se prononce pas, mais il omet poste et holocauste qui, chez La Noue, sont les seuls à faire entendre leur s. Pour -ime / -isme et -ique / -isque, -ite / -iste il n'admet des rimes mixtes que par licence, ce dont on conclut que, probablement, il prononce, tout comme La Noue, les s dans son parler ordinaire. Pour -aste, il précise qu'il a rangé sous -ate les mots dont l's ne se prononce pas : il prononce donc, comme La Noue, les s de baste et faste. Pour -uste, il laisse entendre que l's se prononce dans les mots comme arbuste, auguste, et robuste, ce en quoi il est en accord avec La Noue, mais il admet sans restriction les rimes -uste : -ute. Enfin, il introduit, à côté d'une catégorie en -este avec s muet, une catégorie où s sonne, dans laquelle, comme La Noue, il range : inceste, modeste, funeste, manifeste etc.

Les mots indigènes et non savants sont presque absents des listes de mots dont l's se prononce. Chez La Noue, presque, alebastre et pastre figurent à la fois dans les deux catégories, iusque n'est pas cité (il est peu imaginable qu'il apparaisse à la rime !) alors que Tabourot range presque dans la catégorie unique -eque et -esque, pastre dans la catégorie unique -atre et -astre et iusque dans la catégorie -usque (il n'autorise ni n'interdit explicitement la rime -uque : -usque). Tabourot, enfin, place chasque dans chacune des deux catégories -aque et -asque tandis que La Noue oublie ce mot. Il ne s'agit que d'hésitations mineures et l'on conclut donc que ce qui sépare le XVe siècle où, probablement, presque aucun s n'était prononcé de la fin du XVIe siècle correspond plus à une modification des processus d'acclimatation des emprunts qu'à un réel changement phonétique, puisque le « noyau » de la langue, constitué par les mots vulgaires, ne subit pas d'évolution sensible.

Comment expliquer que Tabourot (La Noue aussi, mais dans une mesure moindre) admette des écarts à ce qu'il considère comme la prononciation usuelle, en admettant, par exemple, des rimes -iste : ite ou -uste : ute ? Il faut se souvenir qu'il travaille sur un matériel accumulé par son oncle Jean Lefèvre, probablement avant 1540, et donc encore marqué par des usages plus proches de ceux du XVe siècle. Comme cela apparaîtra de manière très nette pour les consonnes finales, les prescription des dictionnaires de rimes du XVIe siècle reposent en fait sur des compromis entre la manière de parler de leurs auteurs et un ensemble d'éléments traditionnels dont ils sont les héritiers. Au final, c'est au déclamateur qu'il appartient de faire habilement passer les rimes un peu scabreuses.

Les r implosifs

En toute logique, les r implosifs auraient dû s'amuïr aussi et il n'est pas exclu qu'ils aient tendu à le faire. Des rimes comme beneois : cortoiz : rois : voirs : savoirs : droiz : prois : avoirs ou vers : adès74 peuvent en être le signe. Mais, contrairement aux s et aux l implosifs qui ont disparu de manière générale avant de réapparaître au compte goutte dans certains emprunts savants ou étrangers, les r implosifs des origines s'entendent aujourd'hui presque tous en français standard. L'hypothèse d'un amuïssement général des consonnes implosives qui aurait englobé les r doit donc sérieusement être remise en question : qui postule un amuïssement général des r implosifs aux alentours du XIIe siècle écopera par là-même de la tâche difficile d'expliquer leur rétablissement quatre siècles plus tard.

Gess, qui regrette que la chute des r implosifs soit peu abordée par les spécialistes, croit tenir une explication : cette consonne implosive, amuïe comme les autres, a été restaurée aux XVIe et XVIIe siècles en raison d'une féroce condamnation de sa chute par les grammairiens75. Est-il bien raisonnable d'accorder tant de poids à une poignée d'érudits dont les écrits, si intéressants puissent-ils être, connurent une diffusion plutôt confidentielle ? Probablement pas : quelle qu'ait pu être leur autorité intellectuelle, les grammairiens du XVIe siècle ne disposaient à l'évidence pas de moyens suffisants pour infléchir d'une manière aussi considérable la « masse » des locuteurs, même restreinte à celle des locuteurs lettrés. Indépendamment de la question de leur autorité, on cherche en vain, dans leurs écrits, la trace d'une « féroce condamnation » de la chute ou de la déformation des r implosifs : tout au plus l'attestent-ils ici ou là, avec un peu de dédain, dans la bouche de la populace.

Gess suppose de plus que l'amuïssement des r implosifs a pu ne pas se produire dans tous les dialectes. C'est certainement vrai : en cherchant bien, on trouve toujours un ou plusieurs dialectes qui s'écartent de l'usage le plus « commun » et qui fournissent un support bienvenu à l'hypothèse qu'on défend. Mais le fait que les r implosifs aient pu persister dans telle contrée expliquera-t-il qu'ils aient été rétablis dans la langue commune ou centrale ? Probablement pas, non plus. La France, au sud comme au nord, ne manquait pas de provinces où l's implosif s'était maintenu : il ne s'est pas pour autant rétabli en français standard. Et pourquoi les grammairiens n'ont-ils pas alors « férocement condamné » la chute des s implosifs ?

Dans le traitement qu'il réserve aux r implosifs, Fouché se sert des notions de langue savante et de langue vulgaire, et il qualifie la chute des r implosifs de « phénomène particulier à la langue vulgaire ». Encore faut-il savoir ce qu'il entend précisément par ces termes. En bref, la langue vulgaire serait selon lui celle que parlait le peuple, alors que la langue savante serait, essentiellement, celle des légistes76. C'est celle-ci qui aurait, entre autres, servi de conservatoire aux r implosifs avant leur rétablissement dans la langue vulgaire au cours des XVIe et XVIIe siècles.

Le recours à ces deux « langues », qu'on se représente comme deux systèmes autonomes, quasi imperméables l'un à l'autre, est-il pleinement pertinent ? Il est à mon sens plus adéquat de s'appuyer sur l'individualisation d'au moins deux niveaux de discours, entités plus floues, variables et entremêlées que ne peuvent être deux langues : dans l'un, le plus populaire et spontané, mais sans qu'il soit l'apanage exclusif du petit peuple, les r implosifs seraient tombés ou auraient tendu à le faire ; dans l'autre, qu'on pourra qualifier de « bon usage », caractérisant, de manière générale, l'effort de « bien » parler, ces mêmes r implosifs se seraient maintenus, mais probablement d'une manière plus souple et moins systématique que ne l'implique le cloisonnement entre une langue savante et une langue vulgaire. La perméabilité mutuelle du « bon usage » au « mauvais usage », la capacité de bon nombre de locuteurs de glisser insensiblement de l'un à l'autre en fonction des circonstances peuvent expliquer l'illogisme apparent de la distribution des r implosifs amuïs ou conservés, le fait, un peu embarrassant pour Fouché77, qu'aux XVIe et XVIIe siècles, un certain nombre d'r implosifs pouvaient tomber dans des emprunts (ma(r)sepain, remo(r)quer, musca(r)din) alors même que, pour bon nombres de mots tout à fait vulgaires, il n'existe en fait guère d'indices de chute. Ils peuvent aussi expliquer des rimes comme sages : marges, presse : perverse ou, licences trouvées chez Ronsard, arc : lac, arts : soldats78 qui, même si elles ne sont pas exceptionnelles, sont incontestablement beaucoup plus rares qu'elles ne le seraient si les poètes en avaient usé sans retenue. Elles traduisent donc un écart, une licence que se permettaient, de temps à autre, des poètes qui, généralement fidèles au « bon usage », étaient aussi capables ici ou là de flirter avec le « mauvais ». L'aboutissement final de cette évolution, soit la survivance définitive d'un très grand nombre d'r implosifs en français, peut indiquer que la pression tendant à conserver ces r était somme toute assez forte déjà bien avant les grammairiens.

On en a la confirmation en consultant les écrits des théoriciens qui, un bon siècle avant les premiers grammairiens, s'efforçaient de poser les règles de la seconde rhétorique. Ces textes illustrent fort bien la double tendance dont il est question. En effet, il existe, dans les tables de rimes de certains de ces ouvrages, quelques exemples ponctuels d'amuïssements de r implosifs : on a par exemple, dans le Doctrinal de la seconde rhétorique, parc, marc apparaissant avec lac, sac dans les rimes en AC, terc (un « oignement noir à oindre brebis rongneuses ») apparaissant avec sec, bec dans les rimes en EC, ce qui n'empêche pas ce même traité d'individualiser plusieurs catégories de rimes avec r implosif. Par exemple, on y trouve, en face et parfaitement distinctes des catégories en ade, ale, ame, os, at, ot, ét, des catégories en arde, arle, arme, ors, art, ort, ert79. L'r est la seule consonne implosive pour laquelle une telle distinction existe. D'autres traités, comme les Règles de la seconde rhétorique ou l'Art et science de rhétorique, opposent radicalement, et sans qu'on y trouve les exceptions du Doctrinal, de nombreuses catégories avec r implosif à des catégories sans r80. Au XVIe siècle, il n'y a presque plus trace d'ommission des r implosifs dans les dictionnaires de rimes, même dans celui de Tabourot qui distingue plusieurs dizaines de catégories de rimes avec r implosif parfaitement séparées des catégories analogues sans r implosif81. La Noue, tout en réservant des catégories spécifiques aux terminaisons à r implosifs, admet que celle en -abre (cabre, delabre) rime avec celle en -arbre (arbre, marbre) qui, « le plus ordinairement », se prononce sans r alors que Tabourot, moins scrupuleux, range simplement ces derniers mots dans la catégorie -abre. C'est bien sûr l'accumulation des consonnes [rbr] qui explique cette exception.

Il faut en fin de compte admettre que même si, au départ, la chute des r implosifs peut fort bien procéder du même mécanisme que celle d'autres consonnes implosives comme les s, la réaction des locuteurs à ces amorces de changements est quant à elle fondamentalement différente : dans le cas des s, il semble bien qu'un amuïssement général se soit produit sans qu'on puisse, à distance, déceler la moindre tendance conservatrice ; ce n'est que très tardivement, au XVIe siècle, que certains s primitivement muets, puisqu'appartenant en majorité à des emprunts savants postérieurs au XIIe siècle, ou alors amuïs, se font soudain entendre, probablement sous l'effet de la graphie et parce que les processus d'acclimatation des emprunts se sont modifiés. Dans le cas des r, il s'est manifestement produit, simultanément aux premières amorces de chute, une réaction qui les a retenus comme marque de « bon usage », ce dont les grammairiens, quatre siècles plus tard, sont les témoins tardifs et non les instigateurs. Pourquoi cette réaction s'est-elle produite dans un cas et pas dans l'autre ? La phonétique historique peut fournir l'amorce d'une explication82 : les r implosifs auraient tendu à s'amuïr un peu plus tard que les autres consonnes implosives du fait de leur plus grande sonorité. Quant à savoir pourquoi ils n'ont pas quand-même fini par disparaître, c'est hors de la langue qu'il faudra chercher une réponse : plus que de lois phonétiques ou linguistiques, la cristallisation, en un instant donné, de règles de « bon usage » dépend des condition sociales et culturelles qui prévalent à un moment donné. Il est fort possible qu'au moment-même où ces conditions historiques rendaient favorable l'individualisation d'un « bon usage », parce qu'un groupe, par exemple de courtisans, avait acquis un rayonnement culturel et un prestige social suffisants, c'étaient justement entre autres les r implosifs qui, étant en passe de s'amuïr, fournissaient un bon substrat pour délimiter le « bon » du « mauvais » usage.

Consonnes devant s final

Devant s final, certaines consonnes, autrement finales et susceptibles de se prononcer, comme f (cerfs, nefs, trefs) ou c (arcs, lacs, sacs) peuvent se retrouver en position implosive. Dans ce cas, elles vont bien entendu tomber, au même titre que les autres consonnes implosives, comme en témoignent souvent tant la graphie que les rimes : pensi(f)s : amis, entrepris : ententi(f)s83 ou, bien plus tard, une rime comme petitz : craintifz chez Clément Marot84. Il s'agit d'une convention assez communément appliquée par les versificateurs et qu'on peut considérer comme faisant, sur de nombreux siècles, partie intégrante du système de la rime : à l'exception d'r, des consonnes nasales et, parfois, d'l, les consonnes précédant directement un s (ou z) final n'y comptent pour rien. Ainsi, de nombreux mots qui, au singulier, ne riment pas entre eux se mettent à rimer au pluriel.

Tabourot admet par exemple des rimes as : ats : acs, ais : ecs : aids : ets, is : ics : ifs : ils (fils) : its (hardiment), os : ocs : ots, ords : ors, oucs : outs, us : ucs : uts, ois : oits : oips, ans : ancs : ands : ants, ens : ents, ains : aints, oins : oints, ons : omps : onts, aus/x : auts : auls, eus/x : eufs, ous : oucs : oups : ougs : ousts : ouls : ouds, ars : arcs : ards : ars, airs : ers : ercs : erds : erfs : erts, ors : ords : orts, ours : ourds. Il range par contre à part les mots en efs, ils (pluriel des mots en -il, malgré la présence de fils dans les rimes en fis) ainsi que les mots en uls.

Selon La Noue, b, d, g, p, q (sauf rares exceptions), t sont en général muets devant l's du pluriel. Malgré cela, il n'admet pas sans restriction toutes les rimes rendues possibles par ces amuïssements, car pour lui certaines de ces finales sont longues (par exemple tu succombas, enclos) et d'autres et d'autres brèves (par exemple les combatz, sanglots). Il considère en revanche qu'un certain nombre de consonnes gardent en général leur prononciation devant s final, mais avec des exceptions :

Autres consonnes implosives

On devrait arrêter là l'examen des consonnes implosives : contrairement au français moderne, le français médiéval n'en connaît pas d'autres pour la période qui nous intéresse. Les mots (savants) comme action, aptitude, subjuguer, adjuger, etc sont encore exceptionnels chez les trouvères et, lorsqu'on les rencontrera avant le XVIe siècle, il sera toujours justifiable, et probablement plus sûr, d'oublier de prononcer ces consonnes même si, ce qui n'est souvent pas le cas, les scribes les ont notées ! Gautier de Coinci n'écrit-il pas, par exemple, filatere, ditonge, et augorisme (rimant avec meïsmes > même dont l's n'a aucune raison de se prononcer) pour phylactère, diphtongue et algorithme85 ? Pierre de Nesson ne rime-t-il pas infecte avec mette, ceptre avec mettre86? Il en ira de même des consonnes supplémentaires qui apparaîtront progressivement et culmineront au XVe siècle, parfois dites « étymologiques » car elles rappellent la graphie d'une racine latine : escript, poinct, doubter, parfois aussi arbitraires : huile, ung... Purement esthétiques, « pédantesques » comme certains auteurs condescendants des XIXe et XXe siècle l'écrivent, ou au contraire « utilitaires », c'est-à-dire destinées à faciliter la lecture cursive de l'écriture gothique, ou encore moyen facile pour des clercs, payés à la ligne, d'arrondir leurs fins de mois, peu nous importe ici87. Il suffit de préciser que toutes ces consonnes n'ont, pour un lettré du Moyen Age, aucune traduction phonique.

La moisson n'est guère plus abondante dans les dictionnaires de rimes du XVIe siècle. Tabourot propose quelques rimes en -agme, -egme, -igme, -eptre, -ipse, -octe, -apte et Lanoue mentionne des catégories en -eptre, -apse, -epse, -ipse, -opse, -ecte, -icte, -octe, -apte, -epte, -opte, -empte, reposant exclusivement sur des mots savants. Ici aussi, il faut invoquer, plus qu'un changement phonétique, une modification des processus d'acclimatation des emprunts : alors que Tabourot, fidèle à la tradition médiévale, range encore secte, respecte, humecte, collecte, délecte, infecte, objecte, accepte parmi les rimes en -ette, La Noue, lui, distingue scrupuleusement -ecte, -epte et ette, conformément aux nouvelles conventions. Pour subjection (sujétion), il admet que le c, ordinairement muet, se prononce pour la rime. En dehors de la rime, La Noue écrit ottroy pour octroi alors que Tabourot écrit octroyer, ce qui ne signifie pas qu'il prononçait ce t.

Enfin, la poésie phonétique de Peletier permet de se faire une idée un peu plus précise de l'importance des consonnes implosives dans la diction poétique du XVIe siècle :

Exemples de consonnes implosives prononcées ou non dans l'Amour des Amours de Peletier
Les chiffres entre parenthèses renvoient aux pages de l'édition de Monferran - relevé non exhaustif

consonnes apparaissant dans la graphie usuelle du XVIe siècle et prononcées par Peletier conformément à l'usage actuel

b/p:

absance/ (16, 64)

absante/ (68)

eclipse/, eclipser (165)

Neptuniens (156)

obget (27, 30, 33, 56, 85, 93, 123, 164)

obscur (12, 21, 75, 98, 123, 132, 147, 165, 167, 175)

obscurité (165)

obscurci (141, 148)

observer (104)

obstiner, obstinemant (64, 99, 207)

obte/nir (12, 44, 72, 80)

receptacle/ (123)

septenere/ (175)

soupçon (159)

submerge/ (151)

subtile/ (179), cf. sutile/

volupte (153, 160)

c :

acçans (123)

accion (130, 135, 145, 165)

actiz (138)

afeccion, afeccionner (21, 30, 35, 57, 48, 185, 242, 187)

afecter (84)

andoctrine/ (187)

attraccion (130)

clictis (204)

conjecture/ (69)

correccion (37)

dechicte/ (203)

delecte/ (85)

directe/ (85)

docte/ (107, 194, 203)

eleccion (37)

facture/ (19)

fluctueus (59)

nectars (161)

Occidant (154)

perfeccion (21, 30, 185,

spectable/ (17, 164)

succede/t, successiz (166, 243)

succes

victoère/, victorieus (38, 180, 196, 208, 243)

d:

admirable/ (145, 180, 186)

admirer (32, 48, 71, 219)

g:

augmante/ (214)

x:

expert, experiance/ (23, 41, 208)

expresse/ (37)

exposer (14)

exquis (31, 63)

exterminee/s (196)

extolee/ (195)

extrèz (83)

extréme/, extremite (60, 81, 97, 124, 176)

consonnes apparaissant dans la graphie usuelle du XVIe siècle et non prononcées par Peletier conformément à l'usage actuel

b/p:

exante/ (79, 131)

pront (30, 47)

c:

instint (188), cf. instinct

respet (170)

consonnes apparaissant dans la graphie usuelle du XVIe siècle et non prononcées par Peletier, en contradiction avec l'usage actuel (ou dans des mots tombés hors d'usage)

b/p:

nonostant (109)

sustance/ (18, 181, 219)

sutile/, sutiz (29, 93, 186), cf. subtile/

sutile/mant (86, 141)

c:

ottroyant (123)

d:

amonnéte (100)

consonnes apparaissant dans la graphie usuelle du XVIe siècle et prononcées par Peletier, en contradiction avec l'usage actuel

c:

instinct (155), cf. instint

reflecte/ (84)


Comme en matière d's implosifs, il s'agit d'un usage qui, déjà, est extrêmement proche de celui qui a prévalu : les exceptions se comptent pratiquement sur les doigts d'une main. Reste la question de savoir si, comme c'est souvent le cas aujourd'hui, la consonne implosive s'assimile à celle qui suit, auquel cas, le b, par exemple, de obtenir se prononcerait [p]. Il n'existe pas, chez Peletier, de signes tangibles de telles assimilations, ce qui peut signifier qu'il ne les pratiquait pas, ou alors qu'il préfère ne pas s'écarter de la graphie traditionnelle, renonçant par là à noter précisément le caractère voisé ou non des consonnes implosives. Comme le relève le Dictionnaire de la prononciation française dans son usage réel, ces phénomèmes d'assimilation restent assez inconstants dans l'usage actuel : dans un mot comme obtempérer, près de la moitié des informateurs prononcent [b] alors qu'à une exception près ils prononcent [p] dans obtenir. Sans qu'il soit possible de trancher dans l'absolu, on peut émettre l'hypothèse que, plus un mot est usité, plus il connaîtra l'assimilation de ses consonnes explosives. On peut aussi supposer qu'ils sont moins automatiques dans une diction soignée ou soutenue que dans l'usage familier.

L'ère des grammairiens

Les consonnes géminées

L'observation des textes comme la Chanson de Roland et Saint Brandan montre de manière peu contestable que, la question du r « fort » mise à part, notre littérature s'est constituée sur un état de langue qui ne connaissait pas ou plus de consonnes géminées. L'évolution ultérieure de la langue, allant dans le sens d'une simplification générale des groupes de consonnes et d'une chute des implosives, ne devait guère favoriser l'apparition ou la réapparition de consonnes doubles. De fait, les premiers grammairiens français sont unanimes à reconnaître leur absence88. Peletier qui, on l'a vu, n'a pas totalement banni les géminées de sa graphie phonétique, en fournit la justification :

Toute/foes par ce/ que/ quasi generale/mant an tous nos moz nous ne/ prononçons point les letre/s, il ne/ nuira ni servira de/ les i lesser.89

Autrement dit, il suffit de savoir que les consonnes doubles ne se prononcent pas en français, quelle que soit la graphie employée. Au XVIe siècle, Cette opinion est partagée par Bèze, pour qui pose en règle générale que la langue française ne connaît « aucune consonne géminée »90 et par Ramus :

Quand a la syllabe composee de consonne, le Francois ne prononce point volontiers deux consonnes sentresuivantes, si ce nest dauenture R, comme en ces mots Terre, Errer : Ou bien en quelques deriues, comme couramment, diligemment. Nous sommes neantmoins prodigues en superfluite de ceste escripture : comme Passer, Aller, Commun, Honneur, Differer, Flatter, Addirer, Coccu, Aggraver, Abbayer, Frapper, ou nest prononcee quune consonne pour deux escriptes. 91

Mais, ce qui est reconnu comme naturel et même valorisé s'agissant de leur langue maternelle est reproché aux Français lorsqu'ils lisent le latin. Erasme déjà, remarque que, en latin, ils prononcent palium pour pallium, mama pour mamma, sana pour sanna, anum pour annum, panum pour pannum, torem pour torrem92. On verra donc, dès le XVIe siècle, les pédagogues tenter d'obtenir de leurs élèves qu'ils corrigent ce défaut lorsqu'ils lisent le latin. Cauchie, qui enseigne à des Allemands, a beau jeu de remarquer que les jeunes Français, à cet égard, restent des cancres93.

Plusieurs générations plus tard, certains grammairiens réclameront qu'on prononce les consonnes géminées en français, dans les noms propres dérivés du grec ou du latin, ainsi Dangeau, qui bannit ce qu'il appelle les « consonnes semblables » de son orthographe, à l'exeption de celles qu'il réclame pour Apollon, Pallas, Varron, Pyrrus, parce qu'il y faut prononcer deux l ou deux r94. Dans la foulée, il semble bien que certains se soient efforcés de prononcer des consonnes géminées dans quelques mots du vocabulaire savant : allégresse, addition. De tels dédoublements sont encore attestés de nos jours95, mais ils n'ont jamais réellement été valorisés et sont restés très marginaux.

Les consonnes implosives et les groupes de consonnes

C'est donc d'un français poli par les siècles et, pour ainsi dire, sans aspérités qu'hérite le XVIe siècle, un français d'où, si l'on se fie à l'usage des versificateurs du siècle précédent, l'immense majorité des consonnes implosives ont disparu de la prononciation, mais un français, aussi, dont la graphie usuelle comporte un nombre inimaginable de consonnes « superflues », ou « muettes », ou « quiescentes ». Les générations d'humanistes qui se succèdent alors ne pourront que chercher à réduire cet écart, soit en agissant sur l'orthographe, soit en agissant sur la prononciation.

Et c'est bien la réforme de l'orthographe qui tient lieu de programme, dès 1542, à Louis Meigret, qui s'adresse ainsi à son lecteur en lançant un débat qui n'est pas prêt de s'éteindre :

Si l'ordre, & la rayson que nous tenons en nos euures, est de tant digne de los, ou de blasme, que l'experience maistresse de toutes choses le conferme, ou condamne, ie ne voiy point de moien suffisant ny raysonnable excuse pour conseruer la façon que nous auons d'escrire en la langue Françoise. Aussi à la verité est elle trop estrange, & diuerse de la prononciacion, tant par vne curieuse superfluité de letres, que par vne vicieuse confusion de puissance entre elles.96

Mais si l'action sur l'orthographe, qui rencontre du reste un succès plus que mitigé, constitue la partie la plus visible du travail des grammairiens du français, celle-ci ne saurait logiquement être à l'origine des changements bien réels qui se produisent dans la prononciation des consonnes implosives durant la première moitié du XVIe siècle, et dont témoigne l'évolution des règles de la rime, entre les grands rhétoriqueurs et la pléiade, ou entre les traités de seconde rhétorique de la fin du XVe siècle et les dictionnaires de rime de la fin du XVIe siècle. Plutôt que les grammairiens du français, ce sont probablement les pédagogues du latin qui, en réformant leur enseignement, ont entraîné un peu malgré eux la « restauration » d'un certain nombre de consonnes implosives, avant tout dans les emprunts savants : au XVIe siècle plus qu'au siècle précédent, un lettré à qui l'on avait appris, dès son enfance et contrairement à l'usage médiéval, à prononcer toutes les consonnes du latin devait être enclin, lorsqu'il rencontrait plus tard un emprunt dans un texte français, à le prononcer comme son modèle latin. Paradoxalement, les grammairiens de la seconde moitié du XVIe siècle sont peu conscients de ces changements pourtant récents et, bien souvent, ils se contentent de décrire, ou de transcrire leur perception du « meilleur » usage du moment.

Les l implosifs

Alors que Meigret entend encore la diphtongue ao là où al+consonne est devenu au, les autres grammairiens attestent en général que les anciennes diphtongues produites par la rencontre d'une voyelle et d'un l antéconsonantique vélarisé se sont simplifiées. En ce qui concerne le vocabulaire non savant, ou alors très usité, l'usage du XVIe siècle a pu hésiter pour quelques mots97 :

Quoi qu'il en soit, on peut admettre, en première approximation, qu'un scripteur du XVIe siècle suivait dans ces cas son oreille et omettait u lorsqu'il entendait [Ol] et [al] (malgré, solde), mais le notait, suivi ou non d'un l superflu, lorsqu'il entendait [u] et [O] (maugré, maulgré, soulde, soude).

L'usage est longtemps resté instable pour le mot quelque et ses composés. Tant Meigret que Peletier prononcent cet l, ce qui n'empêche pas un auteur plus tardif comme Deimier98, dans son art poétique, de taire l'l de quelquefois ou, plus tard encore, Lartigaut, de noter quéque99. S'agissant du bon usage, la question n'est toujours pas tranchée à la fin du XVIIIe siècle et, aujourd'hui, [kèk] n'a pas totalement disparu du parler relâché. On peut néanmoins imaginer que le discours soutenu a précocement préféré faire entendre l'l.

Alors que Peletier, dans ses vers phonétiques aussi bien que dans ses écrits en prose, supprime systématiquement l implosif devant la marque du pluriel (tez, iz), Meigret note qelz, ilz, quitte à élider, pour ce dernier mot, le z devant consonne ou voyelle100, suivant en cela l'usage le plus archaïque (bas lat. illi habunt > il ont). Il semble aussi réclamer la prononciation du l de deult (de douloir ?)101.

En 1530, Palsgrave prononce encore moutitude pour multitude102, mais les grammairiens phonétistes s'accordent pour noter, et donc pour prononcer l'l implosif des emprunts savants ou italiens : on trouve par exemple alphabet, Hespañols, (p)salmes, multitude, multiplier chez Meigret103. On y trouve aussi tiltre dont l'l fleure bon la superfluïté des graphies de chancellerie104 !

Les s implosifs

L'examen des écrits des grammairiens phonétistes confirme l'impression qui ressort de l'étude des rimes : le XVIe siècle voit l'apparition d'un nombre non négligeable de s implosifs, que ce soit dans des mots le plus souvent savants où ils ne se prononçaient pas au siècle précédent, ou alors dans de nouveaux emprunts. Faut-il pour autant partager l'analyse quasi-alarmiste de Brunot105 selon laquelle « la masse des mots savants introduits dans l'usage avec leurs consonances toutes latines exerce des effets analogiques qui dérangent l'évolution des mots populaires », diverses modes comme la « mode italienne » pouvant concourir aux mêmes effets ? Il s'agit sans doute d'une exagération : emporté par sa haine des graphies tarabiscotées, Brunot peint le diable sur la muraille. L'avis de Thurot est sans aucun doute plus adéquat : « Il est remarquable que depuis Palsgrave l'usage n'ait pas varié sensiblement dans la prononciation de l's. Elle était, dès le XVIe siècle, sonore ou muette dans les mêmes conditions qu'aujourd'hui, à un petit nombre d'exceptions près. »106. Palsgrave107, en effet, donne, pour la première fois probablement, la liste d'une centaine de mots dont l's se prononce, au nombre desquels un seul (ostruce, pour autruche) se prononce sans s en français standard.

En parcourant, entre autres, les listes de Thurot108, on constate en effet que les flottements du bon usage, à partir de la seconde moitié du XVIe siècle, sont de peu d'ampleur :


Mot ou groupe de mots pour lesquels l'usage a flotté

Etymologie / prononciation

Cas dans lesquels la prononciation de l's a prévalu

Admonester

L's ne semble pas s'être prononcé avant la seconde moitié du XVIIIe siècle

Ajuster

Pour La Noue (1596), s peut se prononcer ou non. Dès le XVIIe siècle, s est prononcé comme dans les autres dérivés de juste.

Bastonnade

La plupart des grammairiens prononcent l's de cet emprun à l'italien ou à l'espagnol

Blasphème

s non prononcé par Peletier, mais déjà Sainliens (1580)109 prononce l's de blasphémer. La prononciation de l's s'impose au XVIIe siècle.

Bourgmestre

Pour cet emprunt germanique, s prononcé devrait avoir prévalu d'assez bonne heure.

Bosquet

Emprunt au provençal dont l's s'est probablement prononcé dès le XVIe siècle.

Casuiste, jésuiste

Casuiste avec s prononcé s'impose dans la seconde moitié du XVIIe siècle alors que, probablement sous l'influence de l'Italien, on en reste à jésuite dont la graphie s'adapte à la prononciation110. Richelet (1680) est trés clair sur ces deux termes.

Cataplasme

L'usage hésite jusqu'à la fin du XVIIe siècle au moins : Richelet le donne encore sans s alors que le dictionnaire de l'Académie (1694) le prononce.

Costiere

s prononcé par tous les grammairiens du XVIIe siècle. S'amuït au XVIIIe siècle.

Destrier

Bien que l's se soit peu à peu imposé, la forme detrier est encore attestée par Monet (1635) mais le mot est de moins en moins usité.

Destruction

L's n'est pas prononcé par Poisson (1609), mais il l'était déjà par Palsgrave et il le sera aussi par Oudin (1632)111.

Détester

Palsgrave prononce l's de detestable et Oudin ceux de detester et de detestable mais Malherbe, isolé, syllabe té, te, ta les mots détestent ta112.

Escarbot, escarmouche, escarboucle, (e)scorne, escornifler, escourgeon

Mots peu usités dont l'origine est obscure et pour lesquels l'usage a varié. L'e initial est probablement