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Octosyllabes, vers mesurés et effets de rythmes

(a) La fureur de l’horrible vent

(b) Ils feront honneur à ton nom :

(c) Tu fais la sourde, mais tu m’ois.

Dès lors qu’il se sera convaincu que ces énoncés sont des vers, tout lecteur accoutumé à la poésie identifiera sans hésitation trois octosyllabes. Pourtant, (a)1 est le seul des trois qui se revendique tel. En dépit de leurs huit syllabes, les deux autres se proclament respectivement mètre anacréontique (b) et dimètre iambique (c)2.

Le recours à un vocabulaire issu de la métrique gréco-latine pour qualifier des vers français peut laisser perplexe. En désignant dorénavant par le terme générique de huit-syllabes l’ensemble des vers comptant huit syllabes métriques et en réservant celui d’octosyllabe aux seuls d’entre eux qui relèvent de la métrique syllabique traditionnelle, on s’efforcera de répondre à la question suivante : quelles sont les caractéristiques métriques et rythmiques de l’octosyllabe français et comment les huit-syllabes mesurés à l’antique de Jean-Antoine de Baïf s’en distinguent-ils ?

L’univers des huit-syllabes

La production mesurée de Baïf — plus de 15 000 vers représentant environ 110 mètres différents — est bien sûr loin de se limiter à des huit-syllabes. Mais ses huit-syllabes ont ceci de commun avec les octosyllabes qu’ils sont des vers simples3. On dispose dans tous les cas de segments métriques suffisamment longs pour permettre le développement rythmique mais suffisamment brefs pour se passer de césure. L’analyse métrique peut donc se focaliser sur l’existence éventuelle de pieds sans avoir à prendre en compte celle de sous-vers4.

Soit le schéma du dimètre iambique tel que le transmet la tradition gréco-latine :

(3) x – ∪ – x – ∪ –

On y reconnaît huit positions dont le statut de longue (–), de brève (∪) ou d’indifférente (x) conditionne les syllabes susceptibles de les occuper. Les positions indifférentes peuvent accueillir n’importe quelle syllabe ; en revanche, les syllabes que la prosodie désigne comme longues sont exclues des positions brèves et celles que la prosodie désigne comme brèves sont exclues des positions longues. Il existe aussi des syllabes dont s’accommoderont toutes les positions et qu’on appellera communes.

Le schéma du mètre anacréontique est plus strict puisqu’il ne connaît aucune position indifférente :

(2) ∪ ∪ – ∪ – ∪ – –

Du fait que la métrique syllabique traditionnelle se borne à dénombrer les syllabes, le schéma de l’octosyllabe se limite à des positions indifférentes :

(1) x x x x x x x x

On rappelle la contrainte, absolue en métrique française classique, selon laquelle la dernière position métrique du schéma doit coïncider avec la dernière syllabe (ou voyelle) non féminine des vers. Tout huit-syllabes mesuré devrait donc aussi pouvoir être analysé comme un octosyllabe à moins que sa huitième syllabe ne soit féminine, ce qui arrive, quoique très rarement, dans la production mesurée de Baïf5. Par contre, au vu de l’incompatibilité des schémas correspondants, aucun anacréontique ne devrait pouvoir être confondu avec un dimètre iambique et vice versa6.

Une question de graphie ?

Il est certes assez facile de dire les deux huit-syllabes mesurés sur le schéma qui leur correspond et, si l’on fait l’expérience croisée en disant (b) sur (3) ou (c) sur (2), il est probable que le résultat paraîtra moins « naturel ». On peine toutefois à saisir précisément en quoi consiste l’adéquation entre (b) et (2) ou entre (c) et (3).

Le recours à la graphie originale pourrait-il être de quelque secours ?

(b’) I feront onör a ton nom : (c’) Tu fès la sùrde, mè_ tu m’øs.

On le sait, la graphie de Baïf recèle des informations de nature métrique7 qui sont absentes de la graphie standardisée de (b) et (c) :

En appliquant aveuglément ces quelques conventions graphiques, on parvient à reconstituer une bonne partie des mètres concernés :

(b”) Ĭls fĕrōnt hŏnnēur ă tōn nōm : (c”) Tu fāis la sōurdĕ māis tu m’ōis.

Le schéma de l’anacréontique (2) est retrouvé dans son intégralité à partir de (b’). Sur la base de (c’), on échoue à reconstituer en totalité le schéma correspondant, mais on ne doute pas que quelques vers supplémentaires permettent d’y parvenir par recoupement. On se convainc donc qu’il sera facile, en s’appuyant sur sa graphie personnelle, d’induire les schémas métriques voulus par Baïf. Aura-t-on pour autant approfondi la compréhension de son système ? Guère… On ne saura toujours pas si, sous la surface d’une belle organisation graphique, ses huit-syllabes mesurés sont autre chose que de vulgaires octosyllabes habilement maquillés en vers mesurés, autrement dit une pure fiction métrique.

Du vers isolé au corpus

Corpus Ronsard
Figure 1. Profil accentuel des 2 000 premiers octosyllabes de Ronsard

Portant sur 2 000 octosyllabes de Ronsard, la figure 1 représente la fréquence des accents toniques9 dans chaque position métrique. Le maximum théorique de 100 % est atteint en position 8, ce qui découle immédiatement de la contrainte métrique interdisant les syllabes féminines en dernière position. Le très faible taux d’accents en position 7 obéit quant à lui à une contrainte de nature linguistique. Il correspond en gros à celui qu’on mesurerait sur la pénultième syllabe10 de tout corpus d’énoncés en prose et traduit une polarité rythmique propre à la langue : il est très rare que deux accents consécutifs apparaissent en fin de syntagme. Dans les autres positions, les contraintes s’équilibrent avec pour résultat un tracé assez peu accidenté oscillant entre 30 et 50 %.

La figure 2 montre les profils accentuels de 331 anacréontiques et de 521 dimètres iambiques, soit la quasi-totalité11 de la production de Baïf s’agissant de ces deux mètres. Il serait difficile d’imaginer tracés plus dissemblables. Alors que l’octosyllabe, le moins contraint des trois, confirme son statut de huit-syllabes « passe-partout », l’anacréontique affiche un pic sur les positions 3 et 5 et le dimètre iambique favorise, quoiqu’un peu moins franchement, les positions 2, 4 et peut-être 6. On ne sait encore rien de la prosodie de Baïf, mais ses répercussions rythmiques sont si spectaculaires qu’on ne pourra soutenir plus longtemps la thèse d’une fiction métrique se limitant à des artifices graphiques.

Dimètres iambiques et anacréontiques
Figure 2. Profil accentuel de 331 anacréontiques et de 521 dimètres iambiques

Profils et modèle

Pour interpréter valablement un profil accentuel, il est utile de le rapporter à un modèle. Un modèle de vers cherche à répondre à la question suivante : comment les accents se répartiraient-ils si le poète était complètement neutre à leur égard ; si, à l’intérieur du cadre métrique donné par la tradition, il les laissait se disposer au hasard ? Plusieurs techniques ont été proposées pour obtenir de tels modèles : rechercher des vers fortuits dans des textes en prose ou calculer, sur la base de la distribution statistique des « briques de langue » que sont les groupes accentuels (masculins ou féminins et de tailles diverses), une probabilité d’accent pour chaque position du schéma métrique12. Plus récemment, la génération de vers aléatoires par simulation informatique a permis d’obtenir un modèle assez précis de l’alexandrin du xviie siècle (ci-après, Alex1713). En recourant à la même technique, on espère aboutir à un modèle satisfaisant de l’octosyllabe de la Renaissance.

L’échantillon de langue nécessaire à la constitution de ce modèle, qu’on appellera Octo16, est composé de quatre corpus de prose : Solitaire premier (Tyard), Deffence et Illustration de la langue françoise (Du Bellay), Abregé de l’art poëtique françois et préface de la Franciade (Ronsard), les dix-sept premiers Essais (Montaigne). Au moyen du marquage déjà évoqué, l’ensemble de ces corpus est découpé en 48 399 briques (groupes accentuels minimaux). Pour générer des octosyllabes aléatoires, on demande à l’ordinateur de procéder à des tirages au sort successifs au sein de cette collection. Une fois tirées, les briques sont mises bout à bout et, dès que le segment obtenu atteint huit syllabes, il est, pour autant qu’il ne contrevienne pas au schéma de l’octosyllabe, versé dans un néocorpus de vers aléatoires qui servira à la construction du modèle.

Comme dans le cas d’Alex17, on vérifie que les vers aléatoires générés ont le même profil que les vers fortuits rencontrés dans les textes en prose14. Il est également nécessaire d’adapter le modèle pour qu’il respecte la polarité de syntagme qui abaisse le taux d’accents en position pénultième. Tel qu’il est représenté par la figure 3, le modèle Octo16 présente la moyenne et les marges de tolérance de 9 néocorpus de 2 000 vers aléatoires chacun, obtenus en faisant varier légèrement cette contrainte de polarité15.

Corpus Ronsard
Figure 3. Modèle Octo16 : octosyllabes aléatoires

La « touche » du poète

Il est maintenant possible de confronter divers corpus d’octosyllabes réels avec Octo16. Comme on le voit (figure 4 a), l’octosyllabe de Ronsard ne déborde pas les marges du modèle. Il n’y a donc pas lieu de chercher une interprétation aux discrètes fluctuations qu’on y observe : elles peuvent fort bien être le fruit du hasard. Il en va de même des octosyllabes de Du Bellay, Jodelle, Baïf (figure4 b à d), ce dernier restant même particulièrement proche des prédictions du modèle. Sur la base de ces quatre corpus, on est tenté de considérer l’octosyllabe de la Pléiade comme un vers « plat », « prosaïque », ou encore « non rythmé », qu’on notera « P0 » (préférence zéro).

Mais tous les corpus d’octosyllabes n’offrent pas un profil aussi lisse. Il suffit de remonter d’une génération pour rencontrer, chez Clément Marot (figure 4 e), un octosyllabe rythmé. Le taux d’accents qu’on y observe en position 4 sort cette fois-ci nettement du modèle et il n’est donc plus possible d’attribuer cet écart au seul hasard, raison pour laquelle on le notera « P4 ». Plus vieux de trois siècles, l’octosyllabe de Chrétien de Troyes révèle (figure 4 f) une préférence encore plus nette pour la position 416, préférence qui devient spectaculaire chez Marie de France (figure 4 g). Encore plus archaïque, le fragment de chanson de geste Gormont et Isembart (figure 4 h) se caractérise par un taux d’accents extrême en position 4. On se trouve en présence de pics accentuels qui ne sont prévus ni par le mètre traditionnel tel que le transcrit (1), ni par l’organisation rythmique de la langue ou de la prose, ni par leur mise en interaction dans le vers. Pourraient-ils alors résulter de contraintes métriques « inofficielles » comme une césure facultative17, une « iambicité » sous-jacente18 ou une tendance au « syllabo-tonisme19 » ?

Divers corpus
Figure 4. Divers corpus confrontés au modèle Octo16

Imaginons qu’il existe deux types d’octosyllabes, l’un simple et l’autre composé (comportant une césure quatrième analogue à celle du décasyllabe). Ces deux types se mêleraient dans des proportions diverses, ce qui expliquerait la variation du taux d’accents observée d’un corpus à l’autre en position 4. Dans cette hypothèse, et du fait que les vers composés bannissent en principe les syllabes féminines de la position qui suit la césure, on s’attendrait à ce que le taux de syllabes féminines en position 5 soit d’autant plus bas que le taux d’accents en position 4 est élevé. En fait, c’est à peu près l’inverse qui se produit : dans un vers P0 comme celui de Ronsard, le taux de syllabes féminines en position 5 est de 10,7 % (20,9 % du total des syllabes féminines) alors qu’il est de 15 % (41,8 % du total des syllabes féminines) dans un vers P4 comme celui de Gormont. Le phénomène observé dans ce cas particulier n’est donc nullement équivalent à une césure intermittente.

Examinés indépendamment de tout modèle, des profils comme ceux de Guinemar ou Gormont donnent l’impression d’une alternance binaire favorisant les positions paires qu’il peut être tentant de désigner par le terme d’« iambicité20 ». Le modèle permet de dissiper cette illusion : de part et d’autre du pic en position 4, il y a bien des creux compensatoires, mais les taux d’accents en position 2 et 6 restent rigoureusement conformes aux prédictions d’Octo16. En fait, on ne discernera une réelle alternance binaire que dans les dimètres iambiques de Baïf (figure 4 i).

Dans une optique comparatiste, on qualifie parfois de « syllabo-toniques » des métriques qui, tout en restant attachées à la numération syllabique, comportent des positions fortes et des positions faibles. Or, il s’avère que l’opposition entre mètres « syllabiques » et mètres « syllabo-toniques » n’est pas absolument tranchée : entre un vers typiquement syllabo-tonique comme le pentamètre iambique anglais et un vers strictement syllabique comme l’octosyllabe de la Pléiade, il pourrait exister un continuum sur lequel on situerait, par exemple, l’endecasillabo italien21. En poursuivant dans cette logique, on déduirait qu’il n’existe pas de différence essentielle entre ces deux types et qu’un mètre syllabique n’est autre qu’un mètre syllabo-tonique qui n’exprime pas sa potentialité tonique. Un octosyllabe P4 pourrait donc à l’extrême rigueur être analysé comme un vers syllabique avec une très timide tendance à la tonicité.

Mais ce serait oublier le fait que les propriétés P0 et P4 sont statistiques et n’émergent qu’au niveau du corpus. À l’échelle du vers individuel, il ne peut exister un octosyllabe *p0 qui soit distinct d’un octosyllabe *p4 : tout octosyllabe reste éligible pour tout type de corpus. Il est donc plus adéquat de considérer comme rythmique (et non métrique) la pression qui fait qu’à l’arrivée une position se trouve avantagée dans certains corpus. Si l’on veut, le poète qui compose un octosyllabe placera dans tous les cas son objectif métrique à une distance de huit pas. Comme il ne parvient pas à l’atteindre en sautant à pieds joints, il faudra bien qu’il prenne un ou plusieurs appuis intermédiaires ; parfois, il jugera commode ou élégant de faire halte à mi-chemin : il s’agit d’un moyen possible, non d’une fin. L’objectif métrique est prédéterminé, imposé ; le choix des appuis intermédiaires relève non d’une contrainte supplémentaire mais de sa liberté22, liberté qui est telle qu’il peut même s’en remettre au hasard et ne pas exprimer de préférence systématique (P0). Dès lors qu’on admet que ces appuis rythmiques correspondent à la division d’un segment métrique préexistant, il n’est plus ni nécessaire, ni même utile de poser l’existence a priori de pieds « iambiques » sous-jacents qui participeraient à la construction du mètre.

Parmi la bonne quinzaine de corpus d’octosyllabes et d’alexandrins qui ont, à ce jour, été confrontés à Octo16 et à Alex17, seuls deux types de vers ou d’hémistiches ont été mis en évidence :

La pauvreté de ce répertoire montre bien que les poètes tendent à laisser jouer la langue et font preuve de peu de volontarisme rythmique. À cet égard, les types P0 et P n 2 se trouvent dans le même rapport qu’un son fondamental avec sa première harmonique24. Il n’est en effet pas interdit d’envisager le segment métrique comme une corde tendue entre rime et rime ou entre rime et césure, dont chaque vers ou hémistiche représenterait une oscillation individuelle. Libre de vibrer entre deux points fixes, il produirait en priorité le son fondamental (P0) et, optionnellement, la première harmonique (P n 2 ). En acoustique, la mise en évidence d’une harmonique ne dépend ni de la matière de la corde, ni de son tressage ou de son arrimage, mais bien de la manière dont elle est touchée. Ainsi pourrait-on dire que l’existence de corpus P n 2 ne relève ni de la prosodie, ni de la métrique, mais juste de la « touche » des poètes, de la manière particulière dont ils mettent la langue en vibration.

Le cas Baïf

Se pourrait-il que le Baïf des huit-syllabes mesurés ne fasse que profiter de sa liberté de poète en explorant plus avant la série harmonique ? Dans cette logique, l’anacréontique (figure 4 k), qui favorise massivement les positions 3 et 5, serait un P n 3 25 et le dimètre iambique, qui préfère les positions 2, 4 et éventuellement 6, un P n 4 .

Pour être séduisante, cette hypothèse ne se heurte pas moins à d’importantes objections qu’on examinera en prenant le cas de l’anacréontique. Tout élevé qu’il soit, le taux d’accents en positions 3 et 5 de ce mètre n’atteint pas 100 % : on doit d’emblée renoncer à le définir comme un vers exigeant (absolument) un accent sur ces deux positions pour se contenter de poser une préférence relative. Or, comme on vient de le montrer, tout indique que de telles préférences statistiques ne sont pas de nature métrique. Envisager l’anacréontique comme un octosyllabe P n 3 équivaut donc, du point de vue du mètre, à le reclasser comme un octosyllabe tout court, ce qui signifie que, à titre individuel, tout octosyllabe devrait être admissible dans un corpus d’anacréontiques. On verra que la réalité est différente : de très nombreux octosyllabes, et même des octosyllabes avec accent tonique sur les positions 3 et 5 vont être, selon les canons de Baïf, exclus de la classe des anacréontiques alors même que d’autres octosyllabes qui n’ont pas d’accent sur ces deux positions y seront reçus.

Ce qui, jusqu’ici, est demeuré dans l’ombre est la prosodie qui guidait Baïf dans l’élaboration de ses vers mesurés. Au moins sait-on maintenant que l’abord accentuel ne permet pas de la reconstituer : le profil accentuel est intéressant parce qu’il fait émerger, à l’échelle du corpus, des régularités rythmiques souvent insoupçonnées, parfois spectaculaires ; il ne saurait pour autant donner un accès direct au mètre et à ses ressorts. Il révèle des effets rythmiques sans rien dire de leurs causes.

Faute de s’être embarrassés de cette précaution, les derniers auteurs à avoir travaillé sur le sujet ont tous admis l’idée que la métrique de Baïf devait, au moins en partie, reposer sur un principe accentuel26. Ce postulat se heurte pourtant à une objection supplémentaire, celle de l’anachronisme : la notion même d’accent tonique était inconnue à la Renaissance. Or, on ne peut soupçonner Baïf de se conformer à une métrique « naturelle », constituée sans élaboration théorique sur la base de l’usage commun de la langue. Il s’agit au contraire d’une entreprise savante visant à imposer une métrique exogène dont le principe n’était pas l’accent, mais la quantité, à une langue qu’on disait vulgaire, mais sur laquelle portait alors un effort de codification et de théorisation sans précédent. Est-il plausible que Baïf ait pu, dans ce contexte, tourner le dos à la tradition théorique en lui substituant un principe qui ne serait formalisé que deux siècles et demi plus tard ?

Modéliser la prosodie de Baïf

L’équation est simple : en entrée, on a le schéma métrique de l’anacréontique (2) ; en sortie, un corpus de vers dont le profil accentuel apparaît à la figure 2. L’inconnue, c’est la prosodie, autrement dit les principes ou règles qui font que Baïf triera chaque syllabe comme longue, brève ou commune. La seule information utile est à chercher dans ses 15 129 vers mesurés. En analysant ceux-ci à la lumière de la connaissance plus générale qu’on peut avoir de la langue française du xvie siècle et de la théorie antique, on espère reconstituer sa démarche puis l’enseigner à l’ordinateur dans le but d’en mesurer de la manière la plus objective possible les effets rythmiques.

Genre-nb. syll. Prose Octosyllabes V. mesurés
(n = 48399) (n = 29 922) (n = 72 577)
m-1 18,5 22,7 26,5
m-2 19,8 25,0 28,4
m-3 13,8 13,9 23,8
m-4 7,0 4,6 5,4
m-5 3,0 0,7 0,7
m-6 1,2 0,2 0,1
m-7 0,3 0,0 0,0
Total masc. 63,7 67,0 84,9
f-1 8,2 8,3 5,9
f-2 12,5 13,9 5,3
f-3 9,9 7,9 3,3
f-4 4,4 2,5 0,6
f-5 1,1 0,3 0,0
f-6 0,2 0,1 0,0
Total fém. 36,3 33,0 15,1

Tableau 1. Distribution des groupes accentuels (%)

Divisé en 72 577 briques, l’ensemble des vers mesurés de Baïf constitue un échantillon de langue tout à fait considérable. Le fait qu’on ne soit pas en présence de prose explique que la distribution des groupes accentuels par genre et par nombre de syllabes (tableau 1) s’écarte quelque peu de celle des corpus utilisés pour constituer Octo16. L’ensemble des quatre corpus d’octosyllabes de la Pléiade présentés à la figure 4 se distinguait déjà de la prose par une légère surreprésentation des groupes accentuels masculins ainsi que, genres confondus, des groupes les plus brefs. Chez Baïf, les groupes masculins sont fortement surreprésentés, probablement du fait que la quasi-totalité des vers mesurés sont eux-mêmes masculins. Le déséquilibre en faveur des groupes brefs est nettement plus marqué que pour les octosyllabes, avec une préférence relative pour les groupes masculins de trois syllabes et les féminins d’une syllabe27.

On demandera dès maintenant à l’ordinateur de générer des anacréontiques aléatoires en utilisant le corpus des vers mesurés de Baïf comme base de tirage au sort. Dans les graphiques de la figure 5 (à l’exception du dernier), on a représenté, à fin de comparaison, le modèle Octo16 avec ses marges de tolérance ainsi que, en pointillé, le profil des anacréontiques réels. Le trait plein représente les anacréontiques aléatoires obtenus à chaque étape.

Pour le premier essai (figure 5 a), on n’a donné aucune consigne prosodique à l’ordinateur, qui reste libre de placer n’importe quelle syllabe dans n’importe quelle position métrique. On n’est donc pas surpris d’obtenir un tracé qui, en gros, s’inscrit dans les marges du modèle Octo16. Voilà qui montre en tout cas que la distribution un peu irrégulière des groupes accentuels dans le corpus de base n’a pas de répercussion majeure sur le rythme accentuel résultant28.

L’usage du circonflexe et la longueur par nature

On s’avise ensuite que, dans son manuscrit, Baïf recourt de manière fort régulière à l’accent circonflexe pour désigner des voyelles qui lui apparaissent longues. Voici, par ordre alphabétique et pour la lettre a, les mots sur lesquels Baïf note un circonflexe (la voyelle concernée est en gras) : Aaron, abêti, abîma, abîme(s), abîmer, abîmé, abriera(s), abus, abusé, accable(nt), accablé, accabler, accoutrer, accrt, accrtre, accuse, aconntre, acquêter, Actéon, admonester, adoucir, adoucit, adoucit (ind. prés.), affichées, affûtais, affûtant, affûte, affûter, affûté(s), âge(s), aide, aie (impér.), (que j’)aie, (que tu) aies, (qu’ils) aient, aille(nt), né(s), aise(s), ajouter, ajouterai, albâtre, Alcméon, allaient, allais, allât, âme(s), amie, amitié, amoureuse, amoureux, ancêtres, âne, année(s), août, apaise, appart(re), appâtés, apprêtaient, apprêtaient, apprêtât, apprête, apprêté, apprêtées, apprêter, approprierais, âpre(s), après, Arabie, arbre(s), Arcture, armée(s), arrêt(s), arrêta(i), arrête, arrêté(s), arrêter, arrosé, arrosée, arrosent, arroser, artillerie, (tu) as, assaut(s), assemblée, attiser, aube, (tu) auras, (tu) aurais, (ils) auront, aussitôt, autel, autels, autorisé, autre(s), (j’)avais, (ils) avaient, avec, (vous) avez, avise, avisée, avoierai, avoue, avouerai, avouerait.

Il ne s’agit que du début d’une longue liste, mais on en tire déjà quelques enseignements. Manifestement, le circonflexe coiffe aussi bien des syllabes toniques que des syllabes prétoniques. En outre, dès lors qu’il a touché une syllabe, il lui reste attaché pour le cas où, par le jeu des dérivations, elle passe du statut de tonique à celui d’atone : le circonflexe d’abîme persiste dans abîmer, celui de bête dans abêtir. Ces circonflexes lexicaux désignent le plus souvent des voyelles longues qui sont susceptibles d’entrer en opposition phonologique avec des voyelles brèves : au nom âne [aːnə] on pourrait opposer le prénom Anne [anə]29, à un âge [naːʒə], tu nages [naʒə], à l’aube [lɔːbə], lobe [lɔbə]30, à bête [bɛːtə], bette [bɛtə], et aussi (il) bêle [bɛːlə] à belle [bɛlə], côté [kɔːte] à coté [kɔte], goûté [guːte] à goutté [gute], tâché [taːʃe] à taché [taʃe], etc.

Solidement ancrées dans l’histoire de la langue31, toutes ces oppositions sont encore vivantes dans celle du xvie siècle. En les couchant par écrit, Baïf ne fait qu’emboîter le pas aux pionniers d’une notation de la quantité phonologique du français que sont Meigret et Peletier du Mans32. Et le système s’étend aux suffixes et aux désinences : il permet d’opposer le féminin amie [amiː] ou le pluriel amis [amiː(s)] au masculin singulier ami [ami], le pluriel avaient [avwɛː(t)] au singulier avait [avwɛ(t)], le présent adoucit [aduːsiː(t)] au passé simple adoucit [aduːsi(t)], l’imparfait du subjonctif fût [fyː(t)] au passé simple fut [fy(t)], la deuxième personne (tu) as [aː(s)] à la troisième (il) a [aˈ].

Si Baïf est très cohérent dans son usage du circonflexe, il se révèle par contre un scripteur inconstant. Il ne note par exemple que 5 circonflexes pour 13 occurrences des formes du verbe adoucir et 2 seulement pour 11 occurrences du mot amitié. Il apparaît donc légitime de suppléer à cette inconstance en répercutant chaque circonflexe noté par Baïf sur la totalité des occurrences concernées. Globalement, on compte plus de 8 000 circonflexes de la main de Baïf. Après répercussion prudente, on arrive à toucher environ 18 000 syllabes, soit 1,2 par vers. À l’arrivée, on n’a recruté qu’une minorité des syllabes du corpus, mais celles-ci surviennent à une fréquence suffisante pour constituer un maillage qui, au moins une fois par vers, donnera à l’auditeur la mesure de ce qu’est une syllabe longue par nature selon l’expression consacrée par la théorie antique. Sur cette base, on admettra que la langue de Baïf dispose du minimum phonologique requis pour accueillir une métrique quantitative.

Comme les syllabes longues par nature sont, en métrique quantitative, exclues des positions métriques brèves, on demande à l’ordinateur d’appliquer cette consigne aux syllabes concernées (figure 5 b). On constate que le résultat s’écarte maintenant du modèle Octo16 : le taux d’accents a augmenté aux positions 3 et 5 des vers aléatoires. Peu de syllabes sont directement touchées par une consigne qui n’est pas ciblée sur l’accent tonique. Il faut néanmoins croire qu’elle touche un peu plus de syllabes toniques que de syllabes atones, et que celles-là s’en trouvent légèrement déplacées vers les positions longues. L’application d’une règle quantitative est donc susceptible de se répercuter sur le rythme accentuel résultant.

anacréontique aléatoire
Figure 5. Construction d’un anacréontique aléatoire

Les « diphtongues » et l’amorce d’une stylisation

Même si le grec et le latin en recèlent davantage que le français, aucune de ces langues ne possède suffisamment de syllabes longues par nature pour occuper toutes les positions longues des schémas métriques. Il faut donc, au moyen d’un système d’équivalences, en recruter d’autres. C’est là qu’intervient la mora33, instant prosodique indivisible calibré sur les voyelles brèves, les voyelles longues s’en voyant attribuer deux. Autant que possible, les poètes visent une correspondance exacte entre les moræ de la prosodie et les temps de la métrique (un pour les positions brèves, deux pour les positions longues).

Mais renoncer à l’identité pour admettre l’équivalence, c’est ouvrir la voie à la stylisation : en réservant aux diphtongues le même traitement qu’aux voyelles longues, on fait appel à une convention. Si celle-ci repose sur un usage partagé qui reconnaît deux moræ aux diphtongues, on la considérera comme naturelle ou phonologique. Si, au contraire, elle n’a cours qu’en poésie, elle contribuera à la définition d’une « langue des vers » stylisée et on la qualifiera de paraphonologique. Pour reconstruire la prosodie des langues antiques, on n’a guère d’autre porte d’entrée que les vers eux-mêmes. La circularité du procédé risque de faire prendre la « langue des vers » pour plus naturelle qu’elle n’était en réalité. On court le même risque s’agissant de la langue du xvie siècle et des vers de Baïf. Mais il se peut aussi que s’interpose la phonologie de la langue moderne. Dans ce cas, on tombera dans le piège inverse : prendre pour paraphonologique ce qui était phonologique à la Renaissance34, et donc surestimer la distance séparant la « langue des vers » de la langue naturelle. En fait, si l’explicitation des conventions utilisées est loin d’être une tâche insurmontable, il sera beaucoup plus difficile de départager celles qui sont naturelles de celles qui relèvent de la stylisation (simplification à visée esthétique) ou du pur artifice. Rien n’indique du reste que la frontière entre le phonologique et le paraphonologique ait été, du temps de Baïf, exactement la même pour tous.

Le fait est que Baïf accorde, tout comme les Anciens, le statut de longues aux « diphtongues ». Mais les digrammes qu’il traite comme telles correspondent à des réalités phoniques fort diverses.

En dehors de tout contexte de nasalité, les diphtongues décroissantes sont quasiment inexistantes chez lui. Seule subsiste [ɛi̯] dans une distribution qui se limite à deux étymons : aider et traître. Comme, dans les deux cas, elle résulte d’un ancien hiatus, cette diphtongue exceptionnelle est au-dessus de tout soupçon et on lui reconnaît sans réserve une durée de deux moræ.

On en dira autant de la diphtongue nasale [in] (ainsi, plainte, dessein, faim, etc.), à laquelle Baïf recourt de manière parfaitement cohérente. Il n’est pas possible d’établir avec certitude si sa nasalisation était complète, à quel degré se faisait entendre le segment i et si elle s’achevait par un appendice consonantique. Quoi qu’il en soit, elle apparaît bien assez fournie pour justifier ses deux moræ et sera donc naturellement considérée comme longue.

Lorsque le même digramme se retrouve devant une consonne nasale d’attaque (aimer, pleine, seigneur, etc.), on hésite davantage. D’une part, la probabilité d’une nasalisation dans ce contexte est faible et, d’autre part, Baïf fait librement alterner, au gré des exigences de la métrique, les formes diphtonguées avec les formes monophtonguées (éimér alterne par exemple avec émér). Pour la syllabe initiale de aimer, on entendra donc [e] dans les positions brèves et [ei̯] dans les positions longues. Dans la mesure où elle se réfère à des prononciations qui, vraisemblablement, coexistent dans l’usage, cette alternance graphique ne saurait être réduite à un pur artifice ; elle n’en relève pas moins d’un certain degré de stylisation. Il se pourrait que, dans l’esprit de Baïf, cette syllabe initiale à géométrie variable soit commune, les deux formes graphiques évoquant, pour l’une, la longueur et, pour l’autre, la brièveté servant avant tout à mieux expliciter le schéma métrique ; mais le recours à la prononciation diphtonguée pourrait aussi être un moyen de faire sentir à l’auditeur que la position métrique concernée est longue.

Plusieurs des digrammes vocaliques utilisés par Baïf évoquent des diphtongues croissantes. C’est le cas de qu’on hésite à transcrire [i̯e] ou [je] ; de ø (oi en graphie usuelle) qu’on hésite à transcrire [u̯ɛ] ou [wɛ] ; de ui qu’on hésite à transcrire [y̯i] ou [ɥi]. À chaque fois, il faudrait donc choisir entre une vraie diphtongue et une suite glissante-voyelle. Dans le premier cas, les deux éléments de la diphtongue compteraient une mora chacun ; dans le second, il faudrait considérer la glissante comme faisant partie de l’attaque syllabique35 et seule la durée de la voyelle (une mora) serait prise en compte. Le fait qu’il existe une opposition phonologique de quantité entre voi et voie ou entre ennui et ennuie, dûment attestée chez Baïf par un circonflexe, fait opter pour l’interprétation avec glissante. En effet, dans le cas contraire, il faudrait admettre que la variante longue, par exemple [u̯ɛː], dure trois moræ alors que rien n’indique par ailleurs qu’elle soit plus longue que n’importe quelle voyelle longue36. Mais en adoptant la phonétique [wɛ] pour la variante brève, on devra accepter de voir des syllabes ne comptant qu’une mora occuper systématiquement des positions métriques longues au seul titre que leur graphie comporte deux voyelles. Ici, la stylisation confine à l’artifice. Le même raisonnement devrait s’appliquer à , résultat chez Baïf de l’ancienne triphtongue eau, prononcé à peu près [əɔ] et dont il existe en fin de mot une variante brève (beau) comptant une seule mora ainsi qu’une variante longue (beaux) de deux moræ. Le schwa de transition y fonctionne donc comme une glissante.

Enfin, la valeur prosodique attribuée à la voyelle [ø] apparaît carrément artificielle. Au xvie siècle, les anciennes diphtongues dont elle dérive n’ont plus cours, ce dont Baïf prend acte en créant, dès son second psautier, un caractère unique (ö) pour la rendre ; il note même, au moyen d’un circonflexe, l’opposition de quantité jeûne/jeune ([ʒøːnə]/[ʒønə]). Mais il avait, dans son premier psautier, utilisé un digramme (eu) en lieu et place et donc, du point de vue de la prosodie, traité cette voyelle comme une diphtongue. Malgré la modification ultérieure de sa graphie et le fait qu’elle ne compte logiquement qu’une mora, il persistera, dans l’ensemble de ses vers mesurés, à l’exclure des positions métriques brèves.

En dépit de cette inhomogénéité des « diphtongues » selon Baïf, il n’est pas difficile d’enseigner à l’ordinateur d’imiter sa pratique, c’est-à-dire d’interdire à toutes les syllabes comportant plus d’une voyelle graphique ou la voyelle ö les positions métriques brèves. Le résultat (figure 5 c) est très proche de celui obtenu en se fondant sur les circonflexes. Quoique non dénuée d’artifice, la consigne appliquée ici est bel et bien quantitative et cible indifféremment des syllabes toniques et des syllabes atones. Tout comme celle ayant trait aux circonflexes, elle favorise indirectement les syllabes accentuées en les poussant quelque peu dans les positions 3 et 5.

Longueur par position : nature ou artifice ?

La métrique du grec et, à sa suite, celle du latin accordent le statut d’équivalence à des syllabes dites longues par position : la première syllabe d’un mot comme arma, par exemple, est décomposée en une mora vocalique et une mora consonantique, correspondant respectivement à son noyau et à sa coda. On ne saura jamais quel degré de stylisation implique, dans ces langues, l’application uniforme de la convention qui assimile toute syllabe fermée à une longue. D’un côté, la terminologie adoptée par les Grecs laisse entendre que seule est « naturelle » la quantité vocalique. De l’autre on sait que, en latin, le nombre de moræ de la pénultième syllabe détermine la place de l’accent tonique dans les mots de plus de deux syllabes, fait dont l’authenticité linguistique se vérifie aujourd’hui encore dans les langues romanes.

Phonologique ou paraphonologique, l’équivalence nature-position avait, sur la base du modèle grec, été copiée par la métrique latine ; Baïf pouvait donc l’importer en français sans autre forme de procès. Mais les syllabes fermées comptaient-elles réellement deux moræ dans la phonologie de la langue de la Renaissance ? Très sceptique quant à la faisabilité de vers mesurés français, Théodore de Bèze le conteste. Ce fin helléniste reconnaît bien les voyelles longues du français et il va jusqu’à leur assimiler les voyelles nasales qu’il conçoit comme un segment vocalique modifié suivi d’un segment consonantique affaibli (sono imperfecto) à chacun desquels il est logique d’attribuer une mora ; il rejette par contre dans son principe la longueur par position. Ainsi, à propos des voyelles toniques de desordre, misericorde, affirme-t-il que « le vice est très grand […] d’allonger une pénultième brève quelles et si nombreuses que soient les consonnes susceptibles d’en retarder [remorare] la prononciation37 ». Avis personnel ou vérité linguistique ? Quoi qu’il en soit, rien n’interdisait à un récitant des vers de Baïf, dans une déclamation ad hoc légèrement stylisée, de passer outre à cette remarque.

Reste le cas des consonnes finales dont on sait que, dans la langue du xvie siècle, elles ont pour la plupart cessé de se faire entendre devant consonne initiale. Pourtant, et malgré son souci de la phonétique, la graphie de Baïf se montre très conservatrice à leur égard. Par exemple, le s final de « tu fais (la sourde) » (c’), incontestablement muet dans ce contexte, a été maintenu graphiquement et, par conséquent, il fait fictivement position. Dans le cas de s finaux, cette fiction n’est pas dénuée de fondement : la majorité des syllabes concernées sont effectivement longues, non par position mais par nature. Elles comptent bel et bien deux moræ vocaliques dont la seconde résulte de la récupération de la durée du s amuï. La fiction graphique vient donc à la rescousse de la quantité phonologique. Plutôt que de noter le s, Baïf aurait pu utiliser le circonflexe, ce qui lui arrive parfois, ou, comme il l’a fait pour mais dans le même exemple, remplacer la consonne finale par un tiret. Il n’en va pas de même pour d’autres consonnes comme t38. Dans le cas relativement peu fréquent où un mot comme état, dont la dernière voyelle ne saurait durer plus d’une mora, se trouve devant consonne initiale, Baïf maintient graphiquement le t final muet, ce qui interdit à cette syllabe d’occuper une position métrique brève. On retrouve donc la correspondance artificielle « une mora-deux temps métriques » déjà rencontrée pour certaines « diphtongues ».

Essentiellement quantitative, la longueur par position est a priori sans lien avec l’accent tonique. Pourtant, si l’on donne pour seule règle à l’ordinateur de bannir les syllabes fermées des positions brèves de l’anacréontique, le profil accentuel des vers aléatoires obtenus (figure 5 d) se modifie de manière spectaculaire et des pics accentuels très nets apparaissent aux positions 3 et 5. Baïf n’a pas spécifiquement cherché à forcer les syllabes toniques dans les positions longues mais, à nouveau, on observe un effet qui, manifestement, résulte de ce que les syllabes toniques et fermées d’une part, atones et ouvertes d’autre part, sont surreprésentées dans la langue française.

Une voyelle très spéciale

Après leur accent tonique, les vocables français ont maintenu une syllabe au maximum, dite féminine. Et, contrairement au grec, au latin et à la plupart des langues romanes où diverses voyelles se rencontrent dans cette situation, les syllabes posttoniques du français n’en admettent qu’une seule, celle que les linguistes appellent schwa, les grammairiens e instable, caduc, féminin ou muet, et Baïf tout simplement « e bref39 ». Aujourd’hui, l’e féminin se fait le plus souvent entendre sous une forme labialisée proche de [œ]. À la Renaissance, il correspondait probablement mieux qu’aujourd’hui à un schwa [ə], à savoir une voyelle neutre, « centrale », phonétiquement très peu tendue, produite par des organes phonatoires en position de repos.

Techniquement, il est possible de tenir un schwa aussi longtemps qu’on le désire. Le chant, traditionnel ou savant, est coutumier de syllabes féminines très appuyées. Cependant, il ne peut exister en français de syllabe posttonique qui compte, phonologiquement parlant, deux moræ. Pas plus qu’on ne rencontre de schwa long par nature, on ne pourrait admettre, à moins d’un recours massif à l’artifice, que les consonnes désinentielles qui ponctuent les syllabes féminines fassent position40. De ce fait, et du fait de leur « minceur » phonétique, les syllabes féminines fonctionnent comme syllabes brèves de référence. Comparée à elles, toute syllabe paraîtra plus « étoffée ».

Chez Baïf, les e « brefs » posttoniques sont assez peu caducs. Devant voyelle initiale, ils subissent bien sûr, conformément à la règle classique, l’élision. Dans le cas où ils sont directement consécutifs à une voyelle (vie, épée, etc.), Baïf se permet souvent de les incorporer à la syllabe précédente en lui transférant leur durée. En dehors de ces deux exceptions, ils demeurent parfaitement stables et constituent le noyau d’une syllabe à part entière qui occupera donc sa propre position métrique, jamais longue. À cette stabilité relative ont pu concourir un état de langue dans lequel les schwas n’étaient pas encore aussi caducs qu’aujourd’hui et une amorce de stylisation paraphonologique.

En sus de son monopole des syllabes posttoniques, l’e « bref » de Baïf se trouve aussi dans de très nombreuses syllabes prétoniques. On le rencontre même ici ou là en syllabe accentuée, dans des formes verbales comme prête, lève, dresse, prennent, crève mais, en dépit de ces quelques cas ponctuels, l’immense majorité des syllabes dont la voyelle est un e « bref » sont atones. On n’est donc pas étonné, lorsqu’on demande à l’ordinateur d’interdire à ces syllabes-là les positions métriques longues, de voir apparaître (figure 5 e) d’importants pics accentuels sur ces mêmes positions.

Quatre principes d’inspiration moraïque

Jusqu’ici, quatre principes prosodiques ont été identifiés : longueur par nature, par diphtongue, par position et e « brefs ». Les trois premiers sont directement transposés de la théorie antique, le quatrième se fonde sur un timbre vocalique caractéristique du français. Ils viennent consacrer une quantité inspirée par les moræ phonologiques mais dont la généralisation fait appel à un certain degré de stylisation et à quelques artifices. Utilisé comme instrument de tri, ce jeu de principes a permis d’isoler trois catégories de syllabes longues et une catégorie de brèves. Les longues ainsi obtenues sont souvent toniques et les brèves presque toujours atones. Somme toute, le contraire serait étonnant : on concevrait mal que les syllabes toniques se recrutent systématiquement parmi celles qui sont, phonologiquement parlant, les moins fournies de la langue. Mais on ne saurait pour autant affirmer que Baïf ait cherché, dans ses vers, à mettre spécifiquement en valeur les syllabes accentuées au détriment des atones. On assiste plutôt à l’effet collatéral d’une congruence quantité-accent inhérente à la langue, congruence qui, du reste, est tout sauf absolue. Sur les quelque 163 000 syllabes du corpus, 45 % sont porteuses d’un accent tonique. Comme le montre le tableau 2, ce pourcentage est plus élevé pour les trois catégories de longues (70 %) ; il est virtuellement nul pour les syllabes à e « bref » qui se recrutent presque exclusivement parmi les atones.

Nb. de syllabes % accentuées Écart au corpus
Corpus entier 162 658 44,6 0
a) Syl. longues par nature 18 389 78,4 +33,8
b) Syl. longues par diphtongue 21 721 86,2 +41,6
c) Syl. longues par position 59 990 69,9 +25,3
a) ou b) ou c) 78 029 70,1 +25,5
d) Syl. à e « bref » 31 593 0,1 -44,5

Tableau 2. Taux d’accents parmi les syllabes touchées par les quatre principes

Appliqués de manière isolée lors de la génération d’anacréontiques aléatoires, ces principes conduisent tous peu ou prou à un déplacement des accents vers les positions 3 et 5. Si l’on demande maintenant à l’ordinateur de cumuler ces quatre principes, on obtient un profil (figure 5 f) qui ressemble beaucoup plus à celui d’un anacréontique réel qu’à celui d’un simple octosyllabe. En position 5, par exemple, le modèle Octo16 prédit 43 % d’accents alors que les anacréontiques réels affichent 91 % ; les anacréontiques aléatoires parviennent à 82 %. L’objectif consistant à apprendre à l’ordinateur la composition d’anacréontiques est donc, de ce point de vue, atteint aux quatre cinquièmes.

Restera à expliquer l’écart qui subsiste entre les meilleurs anacréontiques aléatoires obtenus jusqu’ici et les vers réels. Il faudra en particulier établir s’il traduit une intention de Baïf visant à renforcer le rythme accentuel suggéré par le mètre (on se trouverait dans un cas comparable aux octosyllabes P4 du Moyen Âge) ou s’il résulte de l’application de règles de prosodie quantitative non encore explicitées (on évoquerait alors les octosyllabes P0 de la Pléiade).

Vers une prosodie phonétique

Si les principes moraïques dont il vient d’être question désignent sans ambiguïté comme longues ou comme brèves les deux tiers des syllabes de la langue, ils ne permettent pas de statuer sur le tiers restant. Entre les syllabes longues par nature, par diphtongue ou par position et les syllabes à e « bref », il en existe d’autres qui, tout en ne pouvant prétendre occuper deux moræ phonologiques, apparaissent phonétiquement moins « légères » que les syllabes féminines. Il s’agit des syllabes ouvertes comptant une seule voyelle qui n’est ni longue par nature, ni un ö, ni un e « bref ». Assimiler toutes ces syllabes résiduelles à des longues serait artificiel, mais les ravaler en bloc au même rang que les syllabes féminines serait réducteur.

Jusqu’ici, l’ordinateur n’a reçu aucune consigne concernant ces 53 040 syllabes. Il les traite donc de facto comme des communes. L’observation de ses vers montre que Baïf, soucieux de réduire encore le degré d’incertitude de sa prosodie, se montre plus subtil que la machine. Mais, comme il a épuisé les ressources de la phonologie moraïque, il devra, s’il veut échapper à l’arbitraire, s’appuyer sur la phonétique. En définitive, il tendra à répartir ces syllabes résiduelles en trois groupes :

Chaque syllabe peut être jaugée en fonction de sa voyelle, de son environnement consonantique et de sa place dans le mot, elle-même étroitement liée à son statut accentuel. L’observation de la pratique de Baïf va ainsi permettre de discerner un ensemble de critères de « densité » phonétique dont aucun n’est à lui seul décisif mais qui, en se combinant, seront susceptibles de guider son choix.

Du point de vue phonologique, l’accent tonique n’est pas pourvoyeur de mora et il ne saurait logiquement suffire à faire verser une syllabe parmi les longues. Il existe même une catégorie particulière de toniques que Baïf assimile aux brèves et qu’on ne trouvera donc jamais dans les positions métriques longues : les pénultièmes de mots féminins dont la voyelle est un o (bref) suivi d’une consonne nasale d’attaque (homme, comme, somme, donne, bonne, etc.41). Il n’en demeure pas moins que, du fait de leur phonétique, les syllabes toniques tendront à sédimenter (elles resteront communes ou seront assimilées à des longues) alors que les syllabes atones surnageront (elles seront assimilées à des brèves ou resteront communes).

Le contexte dans lequel l’accent tonique pèse le plus lourd est celui des mots masculins sans consonne finale : 90 % environ des syllabes finales des mots lexicaux42 qui se trouvent dans ce cas occupent une position métrique longue. Parmi les voyelles touchées, a et e sonore43 apparaissent comme plus « denses » que i et u : les premières sont complètement exclues des positions métriques brèves44 alors qu’on y rencontre assez régulièrement les secondes. On dispose donc d’un jeu de critères45 qui, réunis, suffisent à faire assimiler les syllabes concernées à des longues :

(i) mot lexical masculin + a ou e sonore toniques + pas de consonne finalesyllabe longue

En français, et plus encore dans la « langue des vers », une consonne finale est, s’il y a lieu, resyllabée avec la voyelle initiale qui suit. La syllabe finale qui précède devient alors ouverte. Dans ce cas de figure, l’accent tonique pèse moins lourd : seules 55 % des finales de mots lexicaux concernées occupent des positions métriques longues. On rappelle que l’immense majorité des -s finaux46 désignent des syllabes longues par nature qui ne sont pas comptabilisées ici. Il reste donc avant tout les finales -r et -t qui, dans cette situation, semblent bien « alléger » les syllabes qu’elles laissent derrière elles. Par exemple, la syllabe finale des participes passés en est assimilée à une longue en vertu de la règle (i). Il n’en va pas de même des infinitifs en -er dont la syllabe finale, restant commune devant voyelle initiale, occupera aussi bien des positions métriques longues que des brèves et même, en l’occurrence, beaucoup plus souvent des brèves que des longues.

L’accent qui frappe les pénultièmes des mots lexicaux féminins ne pèse guère plus lourd : 58 % d’entre elles seulement occupent une position longue. La syllabe féminine qui les suit semble donc avoir la même fonction « allégeante » que les -r et -t finaux47. Certes, la « densité » phonétique de a (81 % de positions longues) contraste avec la « légèreté » de u (35 %) mais, à elle seule, elle ne suffit pas à faire exclure les syllabes concernées des positions brèves. En examinant plus en détail le rôle des consonnes subséquentes, on ne trouve que peu de contextes suffisant à faire assimiler les syllabes concernées à des longues ; la consonne [z] à elle seule ainsi que les consonnes [ʒ], [ʎ] ou le groupe [bl] précédés de la voyelle a sont du nombre :

(ii) mot lexical féminin + [z] après la voyelle toniquesyllabe longue

(iii) mot lexical féminin + a tonique + [bl] ou [ʒ] ou [ʎ]syllabe longue

On remarque que, dans la règle (iii), il faut la conjonction de la voyelle la plus « dense » avec une consonne caractérisée par une certaine durée ou un groupe occlusive-liquide tel qu’on le trouve dans le suffixe -able pour faire pencher la syllabe tonique du côté des longues. Le suffixe -ible reste quant à lui commun48.

Toujours parmi les syllabes résiduelles, aucun critère phonétique simple ne permet d’assimiler en bloc une catégorie de prétoniques aux syllabes longues : même les contextes les plus « allongeants » comme [z] ou [abl] ne poussent les syllabes concernées dans des positions métriques longues que pour, au mieux, la moitié des occurrences. On trouve en revanche des contextes qui, en leur interdisant les positions longues, font assimiler certaines syllabes à des brèves. Contrairement à ce qui se passe en syllabe tonique, le timbre de la voyelle ne semble pas jouer ici de rôle déterminant. Par exemple, toute voyelle prétonique suivie d’une? consonne nasale d’attaque, d’un l, d’une glissante ou d’une voyelle en hiatus est assimilée aux brèves :

(iv) voyelle prétonique + [m], [n], [ɲ], [l] ou [j] en attaque syllabiquesyllabe brève

(v) voyelle prétonique + voyelle en hiatussyllabe brève

D’autres consonnes semblent, quoique moins nettement49, favoriser le placement des prétoniques qui les précèdent dans des positions métriques brèves, notamment [ɾ], [ʃ] et [ʎ]. En revanche, les groupes occlusive + liquide autorisent dans tous les cas les syllabes qui les précèdent à rester communes, autrement dit à occuper aussi des positions métriques longues.

Lorsque l’ordinateur applique, entre autres50, les règles ci-dessus aux 53 040 syllabes résiduelles précédemment identifiées, il parvient à en assimiler 22 380 à des brèves (dont 9 % de toniques) et 8 796 à des longues (dont 66 % de toniques). Au final, 21 864 syllabes en tout et pour tout (13 % de l’effectif) resteront communes.

Le cumul des quatre principes moraïques et des règles phonétiques produit des vers aléatoires dont le profil accentuel (figure 5 g) se confond cette fois-ci avec celui des vers réels. En faisant jouer son élasticité51, on établit, comme on l’a fait avec Octo16 pour l’octosyllabe, un modèle d’anacréontique (fig. figure 5 h, traitillés) dont il apparaît bien qu’il rend pratiquement compte du profil de l’anacréontique réel (trait plein), les menus décalages qui subsistent pouvant être attribués à des imperfections résiduelles. On peut donc affirmer avec une raisonnable certitude qu’il n’y a pas, chez Baïf, d’intention rythmique spécifique : une fois établie sa prosodie, qui s’appliquera uniformément quel que soit le mètre, il laissera en toute impartialité celle-là interagir avec celui-ci. Pas plus qu’il n’intervenait lorsqu’il composait des octosyllabes P0, il ne cherchera à infléchir le rythme accentuel de ses anacréontiques.

Mètre, accent et rythmes

On comprend mieux maintenant le rôle que joue l’accent tonique dans le système prosodique de Baïf :

Voilà pour le versant prosodique. La modélisation de ses anacréontiques montre en revanche que la métrique de Baïf ne fait, de manière directe, aucune place à l’accent tonique : les disparités accentuelles observées sont complètement prévues par un modèle qui ne fait que reproduire ses choix prosodiques et n’introduit, au niveau métrique, aucune contrainte autre que celles qu’imposent, indépendamment de la langue, les positions longues ou brèves de la métrique quantitative.

En appliquant aux anacréontiques de Baïf l’analyse accentuelle-quantitative d’Y.-C. Morin52, on conclurait probablement, au prix d’une altération du schéma classique, que la position 7 (10 % d’accents) est longue, mais que la position 5 (91 % d’accents) est « accentuée ». Il s’agit d’une illusion : du point de vue métrique, ces positions sont toutes deux longues et donc strictement identiques. Toute syllabe qui, pour des raisons prosodiques, ne pourrait être accueillie par l’une serait de même exclue de l’autre. La différence observée entre leurs taux d’accents s’explique par des contraintes qui n’ont rien de métrique : du fait, déjà largement évoqué, que la pénultième syllabe d’un énoncé en français n’est que très rarement accentuée, il résulte une concentration d’atones longues ou communes en position 7 alors que la position 5, opportunément placée entre deux positions brèves, tendra à attirer vers elle des syllabes toniques communes ou longues. En matière d’accents, la position 5 apparaît tout au plus comme « chanceuse » alors que la position 7 l’est beaucoup moins.

Modèle de dimètre
Figure 6. Dimètres iambiques aléatoires

On serait du reste bien en peine d’appliquer l’analyse d’Y.-C. Morin au dimètre iambique qui, du point de vue accentuel, se révèle nettement moins contrasté : si l’on confronte la moins accentuée des positions paires ou « fortes » (56 % d’accents en position 6) et la plus accentuée des positions impaires ou « faibles » (34 % d’accents en position 5), il devient pour le moins délicat d’affirmer que l’une est accentuée et l’autre non. En revanche, la génération de dimètres iambiques aléatoires (figure 6), en mettant simplement en interaction le schéma métrique classique avec la prosodie de Baïf, produit des profils accentuels qui, comme c’était le cas pour l’anacréontique, s’écartent du modèle Octo16 pour tendre vers celui des vers mesurés réels.

Non métriques, les pics accentuels qui caractérisent les profils des vers mesurés n’en déterminent pas moins un rythme qu’on qualifiera de latent. À l’échelle du vers individuel, il peut être présent, partiellement présent ou même absent mais, avec le défilement des vers successifs, il finit par s’imposer à l’auditeur. Ce rythme accentuel latent ne se confond pas forcément avec le, ou plutôt les rythmes émanant du mètre.

Rythme accentuel latent (∨) (∨) (∨)
Vers
Mètre
Pied
Position (↓) (↓)
Temps 1-2 2 1 2 1-2 2 1 2
Dimètre iambique x x

Tableau 3. Les rythmes du dimètre iambique

Avant même qu’un seul vers concret lui ait été rapporté, on peut définir, par exemple pour le schéma du dimètre iambique (tableau 3), une superposition de rythmes enchâssés. Comme les positions longues durent deux temps et les brèves un seul, celles-là engendrent un premier rythme. Pour les positions indifférentes, on admettra qu’il ne se réalise pas constamment, mais seulement lorsque, occupées par une syllabe longue, elles compteront effectivement deux temps, d’où les parenthèses. À l’échelon supérieur, celui du pied, un rythme frappe les quatre positions paires et correspond à l’ictus métrique tel qu’il est décrit par les Anciens. Au niveau du mètre, les positions 4 et 8 sont touchées, et seulement cette dernière au niveau du vers. L’enchâssement rythmique, parfait dans ce cas, se voit conforté par le rythme accentuel latent. Tous ces rythmes sont concordants.

Rythme accentuel latent (∨) (∨)
Vers
Pied/mètre
Position
Temps 1 1 2 1 2 1 2 2
Anacréontique

Tableau 4. Les rythmes du mètre anacréontique

Le schéma de l’anacréontique (tableau 4) dure invariablement 12 temps, mais l’alternance des positions longues et brèves n’est pas régulière, ce qui donne, déjà au niveau le plus bas, l’impression d’une syncope sur la position 5. Dans ce vers, le pied est un ionique du mineur (∪ ∪ – –) qui se confond avec le mètre. A la jonction des deux pieds (ou mètres), par la vertu d’une anaclase qui coïncide avec la syncope perçue au niveau inférieur, la position 4 est brève alors qu’on attendrait une longue, ce qui est compensé à la position suivante, longue alors qu’on l’attendrait brève. Les ictus frappent la première position longue, c’est-à-dire le troisième temps de chaque pied et donc les positions 3 et 7. On peut raisonnablement battre le vers sur sa dernière position longue, autrement dit la huitième. À ce stade déjà, le rythme apparaît partiellement discordant. Le rythme accentuel latent vient souligner ce caractère chaloupé puisqu’il ne concorde avec l’ictus métrique qu’en position 3 et vient ensuite mettre en relief l’anaclase et la dernière position. Toute la difficulté, pour le récitant d’un tel vers, consistera à conduire simultanément des rythmes partiellement décalés.

Vers mesuré, vers-musique, lipogramme

L’octosyllabe de la Pléiade est un vers sans relief : contrairement à celui du Moyen Âge, il ne privilégie aucun rythme et témoigne d’une neutralité complète des poètes face à l’accent. Alors qu’un lecteur de la Renaissance, dérouté par la graphie exotique de Baïf, risquait bien de ne rien percevoir de ses huit-syllabes mesurés, un auditeur de ces mêmes vers, même s’il n’en comprenait pas le fonctionnement, ne pouvait qu’être frappé par leurs rythmes inouïs. En témoigne le succès durable de la musique mesurée à l’antique et, probablement aussi, la réputation tenace qu’ont ces vers d’avoir été écrits pour la musique.

Mais n’est-ce pas le propre de tout poète lyrique que d’envisager la mise en musique de ses vers ? Mieux que sa destination, c’est bien sa structure qui distingue un vers mesuré d’un vers syllabique. Celui-ci, dont le mètre se borne à suggérer un nombre et une finale, engage peu le musicien ; celui-là, en lui imposant de bout en bout son schéma, le contraint massivement. Dans un cas, le compositeur a toute latitude pour mettre en musique un vers-parole ; dans l’autre, il doit se borner à ajouter du contrepoint à un vers-musique. Et ce travail de contrapuntiste, loin de se limiter à plaquer quelques accords sous un chant, consiste à composer quatre, cinq, six mélodies indépendantes qui devront progresser en relation de stricte simultanéité.

Le fait qu’une contrainte s’exerce sur le musicien ne confère pas pour autant au poète une liberté ou un pouvoir supplémentaires. Au contraire, il se voit imposer par le mètre auquel il s’astreint des contraintes encore plus extrêmes : sur cent octosyllabes pris au hasard, un peu plus de vingt ont un accent tonique aux positions 3 et 5 ; un seul peut se prétendre anacréontique selon les règles de Baïf53. Composer des anacréontiques revient donc si l’on veut à composer des octosyllabes en renonçant par avance à 99 % des octosyllabes possibles.

En 1620, très peu avant sa mort, Salomon Certon, qui avait été disciple de Baïf, publiait ses Vers leipogrammes et aultres œuvres en poésie. Dans ce recueil, il avait, selon ses propres termes, « cousu » des vers mesurés à des lipogrammes, vers à contrainte semblables à ceux que, bien plus tard, l’OuLiPo remettrait au goût du jour. Un tel appariement, pour inattendu qu’il fût, n’était pas dénué de sens : à une postérité que, manifestement, l’entreprise prosodique de Baïf laissait de marbre, il donnait à voir les vers mesurés comme de formidables lipogrammes rythmiques. C’est par l’ouïe que chacun devrait maintenant pouvoir faire l’expérience de tels vers54.

Article paru en 2013 dans Jean-Charles Monferran, L’Expérience du vers en France à La Renaissance, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, p. 185-213.


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Notes

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  1. Ronsard, Odes I, IX.

  2. Baïf, Psaume 99 et Chansonnettes I, 62. Le lecteur est renvoyé une fois pour toutes à m on édition en ligne des Œuvres en vers mesurés de Baïf.

  3. La loi empirique formulée par Benoît de Cornulier, Théorie du vers, Paris, Éditions du Seuil, 1982, p. 16 sq., rend hautement improbable un vers simple de plus de huit syllabes.

  4. De ce point de vue, l’hexamètre dactylique, en dépit de sa grande fréquence, n’apparaît pas comme le meilleur choix pour une première approche. Dans ce vers multi-césuré, les effets rythmiques de la prosodie sont fortement parasités par ceux des césures et ponts, ce qui complique l’interprétation des faits. Voir Yves-Charles Morin, L’hexamètre « héroïque » de Jean-Antoine de Baïf.

  5. Voir par exemple Psaume 22, v. 4.

  6. À moins, bien sûr, qu’on ne forge un vers qui comporte huit syllabes communes.

  7. Voir les trois articles qu’Y.-C. Morin a consacrés au système de Baïf :  L’hexamètre « héroïque », La graphie de Jean-Antoine de Baïf et La prononciation et la prosodie du français, ainsi que Bettens,  “Une nouvelle voye pour aller en Parnasse”

  8. Pour un inventaire complet des signes graphiques de Baïf, on se reportera à l’introduction de l’édition en ligne des vers mesurés :

  9. Les adjectifs tonique et accentué sont employés ici comme de stricts synonymes. Par définition, l’accent tonique frappe la dernière syllabe non féminine de tous les mots, à l’exception d’un petit nombre de mots grammaticaux dits clitiques. La technique de marquage appliquée ici s’appuie à quelques détails près sur la liste de clitiques établie par B. de Cornulier, Théorie du vers, p. 139. Pour plus de détails, voir l’annexe C de Bettens, Chronique d’un éveil prosodique.

  10. En remontant, comme pour les vers, à partir de la dernière syllabe non féminine. Voir Bettens, Récitatif et diction théâtrale.

  11. Quelques vers dont le schéma ne correspond pas exactement à (2) ou à (3) ont été écartés.

  12. Mikhail Leonovich Gasparov, A probability Model of Verse.

  13. Bettens, Récitatif et diction théâtrale. Alex17 montre par exemple que, contrairement à l’alexandrin de Corneille qui est conforme à ses prédictions, celui de Racine comporte un surcroît d’accents en position 9 qui ne saurait être attribué au seul hasard et résulte donc d’une « intention » rythmique du poète.

  14. Est considéré comme un vers fortuit tout fragment de prose qui, hors de son contexte, pourrait être pris pour un vers. L’expression « Combien que l’art de poësie », qui ouvre l’Abregé de Ronsard, est un octosyllabe fortuit.

  15. Pour 7 néocorpus, on a fait varier le taux d’accents en position 7 de 4 à 10 %. Pour les deux autres, on a exigé que le dernier groupe accentuel des vers aléatoires soit, dans le texte en prose dont ils sont tirés, suivi d’une marque de ponctuation plus ou moins forte. Dans tous les cas, on a imposé la cible de 3,58 accents par vers qui correspond à la moyenne des vers réels. Pour calculer les marges de tolérance, on a additionné deux écarts-types des valeurs obtenues en recherchant des vers fortuits dans les quatre corpus de prose (variation linguistique) à deux écarts-types des valeurs obtenues avec les 9 néocorpus de vers aléatoires (élasticité du modèle).

  16. On postule que le modèle d’octosyllabe qu’on pourrait construire sur la base de la langue du xiie siècle ne serait pas fondamentalement différent d’Octo16, mais cela reste bien sûr à établir.

  17. Pour expliquer la présence d’octosyllabes P4 au Moyen Âge et notamment dans Gormont et Isembart, Steven R. Guthrie, Machaut and the octosyllabe, recourt à la notion de « césure complexe ».

  18. Sur la base des profils accentuels qu’elle a établis pour les Lais de Marie de France, Katharine W. Le Mée, A metrical study, p. 53, décrit le mètre de ces octosyllabes comme « de structure basiquement iambique ». Rolf Noyer, Generative metrics and Old French octosyllabic verse , mesure l’écart de divers corpus d’octosyllabes composés avant 1200 à un schéma abstrait arbitrairement défini comme « iambique », écart qui semble augmenter avec le temps. Pour Thomas M. Rainsford, Rhythmic change in the medieval octosyllable, dont la période d’étude va jusque vers 1500, les octosyllabes médiévaux seraient marqués par une prédominance « iambique » diminuant au cours du temps, évolution qui pourrait être liée à des changements linguistiques.

  19. Réservé tout d’abord à une forme particulière de poésie russe, le terme syllabo-tonique a été généralisé par le comparatiste qu’est M. L. Gasparov, A history of European versification et repris par Valérie Beaudouin, Mètre et Rythmes du vers classique et Jean-Louis Aroui, Proposals for metrical typology.

  20. En référence à un pseudo-iambe faible-fort et non bien sûr à l’iambe canonique bref-long.

  21. M. L. Gasparov, A history of European versification, op. cit., p. 300-301 ; J.-L. Aroui, Proposals for a metrical typology, p. 12-14.

  22. B. de Cornulier, Art poëtique, p. 23.

  23. Dans le cas de l’hémistiche d’alexandrin, dont l’objectif métrique est à 6, c’est la troisième position qui est concernée. Des sondages préliminaires sur l’alexandrin inaugural du Roman d’Alexandre annoncent, comme pour l’alexandrin « lyrique » du xviie siècle, une préférence très peu « iambique » pour les positions 3 et 9.

  24. Comme tout corps sonore, une corde est susceptible de produire une série d’harmoniques dont la fréquence est celle qu’on obtiendrait en divisant sa longueur par des nombres entiers successifs. C’est l’intensité relative des harmoniques qui détermine le timbre sonore.

  25. En divisant 8 en trois parts égales, on obtient 2 2 3 et 5 1 3 et, après arrondi, 3 et 5 .

  26. Reginald Hyatte, Meter and Rhythm, Barbara E. Bullock, Quantitative verse et, de manière plus nuancée, Y.-C. Morin, L’hexamètre « héroïque ».

  27. La syllabe féminine n’est pas comptée. Par f-1, on entend donc un dissyllabe composé d’une syllabe masculine et d’une syllabe féminine.

  28. Comme pour les octosyllabes aléatoires, on a respecté la contrainte de polarité du syntagme et assigné une cible de 3,58 accents par vers.

  29. Contrairement à cette opposition de quantité, l’opposition de timbre [a] : [ɑ] que connaît le français standard n’est pas attestée dans la langue du xvie siècle. Voir Bettens, Chantez-vous français ?.

  30. Le système vocalique du xvie siècle ne connaît pas d’opposition claire entre [o] et [ɔ], ce à quoi vient suppléer une opposition de quantité. Voir Bettens, Chantez-vous français ?.

  31. Dans la plupart des cas, les voyelles longues sont le fruit d’allongements compensatoires consécutifs à des changements phonétiques bien attestés : amuïssement d’une consonne implosive, simplification d’un hiatus ou d’une diphtongue.

  32. Louis Meigret, Le Tretté de la grammère françoise; Jacques Peletier du Mans, Dialogue.

  33. Cette notion ancienne a été remise au goût du jour, notamment par Bruce Hayes, Compensatory Lengthening.

  34. Comme Joëlle Tamine, Sur quelques contraintes, Barbara E. Bullock, Quantitative verse, p. 24, Jean Molino, Poésie et musique, qui sous-estiment largement le statut phonologique des oppositions de quantité présentes dans la langue du xvie siècle.

  35. L’attaque d’une syllabe, à savoir la ou les consonnes qui précèdent son noyau vocalique, est dépourvue de mora, autrement dit sa durée phonologique est nulle.

  36. Selon B. Hayes, Compensatory lengthening, p. 291 sq., l’existence de syllabes trimoraïques n’est pas complètement exclue, mais elle n’est attestée que dans peu de langues.

  37. Théodore de Bèze, De Francicæ linguæ, p. 57 sq.

  38. En français, l’amuïssement d’une occlusive ne suscite en principe pas d’allongement compensatoire.

  39. Baïf, Etrénes, Introduction.

  40. Sur ce dernier point, Baïf a hésité, au début de son entreprise, à considérer comme longues par position des syllabes féminines comme -es ou -ent. On ne trouve la trace de ce tâtonnement que dans le psautier incomplet de 1569.

  41. Dans la graphie de Baïf, la consonne nasale n’est pas dédoublée comme dans la graphie usuelle. On en déduit que l’o précédent n’est pas nasalisé et que sa phonétique est suffisamment proche de celle des o prétoniques pour qu’il leur soit assimilé. Il existe bien sûr une opposition de quantité entre les mots de cette catégorie et des mots à o long comme baume et trône.

  42. Noms, adjectifs et formes verbales, auxiliaires exceptés.

  43. Tout e qui n’est pas un schwa.

  44. À moins que le mot suivant ne commence par une voyelle. Baïf emprunte en effet à la métrique grecque le principe de la correption des voyelles finales longues devant voyelle initiale.

  45. On considérera un ensemble de critères phonétiques comme une règle valide si plus de 95 % des occurrences y satisfont chez Baïf.

  46. -s, -z, -x en graphie usuelle.

  47. Entre une voyelle finale monomoraïque et la consonne initiale qui suit, il est relativement facile de ménager une petite pause qui permet à la syllabe concernée d’occuper deux temps métriques sans que sa voyelle donne l’impression d’être artificiellement longue. Lorsque, devant une consonne finale resyllabée ou une syllabe féminine, l’enchaînement est requis, un tel effet nécessite un staccato qui est beaucoup plus délicat à obtenir.

  48. Il n’est pas exclu que Baïf soit ici influencé par la prosodie des suffixes -ābilis et -ĭbilis latins.

  49. Moins de 95 % des occurrences. Par définition, on considère ici comme prétonique une syllabe qui se situe avant la tonique, qu’elle la précède directement ou non.

  50. Dans les cas où le contexte phonétique n’est pas déterminant, l’ordinateur repère des mots pour lesquels la pratique de Baïf est constante. C’est ce qui explique qu’il parvienne à assimiler un certain nombre de syllabes atones à des longues.

  51. On génère à cette fin 13 néocorpus de 2 000 anacréontiques aléatoires chacun en faisant varier légèrement deux cibles : celle du taux d’accents en position 7 et celle du nombre de groupes accentuels par vers. La moyenne et, de part et d’autre, deux écarts-types déterminent le modèle et ses marges de tolérance.

  52. Y.-C. Morin, L’hexamètre « héroïque », p. 171 sq.

  53. C’est en générant des vers aléatoires et en comptabilisant les « déchets » produits avant d’obtenir un vers bien formé qu’on établit ces chiffres.

  54. On peut écouter ici deux chansonnettes mesurées de Baïf .